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1er mars 2005 | Imprimer cette page

LES MENDIANTS BURKINABE DE SEGOU

par ATJI. Abdouramane

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Carte du Mali
Localisez Segou.

Dans les années 1984-1986, un phénomène social nouveau apparaissait à Ségou et attirait l’attention des ségoviens. On assistait à un afflux massif de mendiants d’origine burkinabé. On y assiste toujours.

Selon les témoignages des uns et des autres, on a eu l’impression que ces nouveaux arrivants étaient investis d’une « mission » : combler le vide laissé par les mendiants maliens. Les mendiants locaux de la cité avaient en effet disparu comme par enchantement.

Personne ne pouvait expliquer ce mouvement, a priori spontané, de jeunes mendiants venus des contrées du Burkina Faso, et qui prenait des proportions importantes. Quand on leur demandait pourquoi ils venaient faire les mendiants au Mali, les malheureux adolescents répondaient que le régime de Thomas Sankara avait interdit la mendicité au Burkina. Or le régime de Sankara est mort et enterré !

La population de Ségou, à majorité musulmane ( 98% ) prit en pitié le sort des ces infortunés.

- Pourquoi Ségou ?

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Segou, mosquée Dogouba
Elle date du IXème siècle après l’Hégire (vers 1500 ère chrétienne)

D’abord, pourquoi particulièrement Ségou et pas dans les autres villes comme Mopti, plus proche des zones de départ ? On pourrait répondre que ces jeunes viennent étudier le Coran à Ségou, la capitale du chef toucouleur El Hadj Oumar Tall. La ville malienne de Ségou est une ville historique. Les Toucouleurs en ont fait leur capitale. Dès lors la cité des balanzan fait figure de citadelle intellectuelle. Nombre d’érudits burkinabé y font leur formation : les deux tiers des marabouts burkinabe y ont fait leur premier apprentissage.

Raison de plus pour les parents de leur confier celui de leurs enfants. Comme le rappelle si bien la tradition « le pouvoir bamanan et toucouleur a attiré les peuples », aujourd’hui c’est son savoir qui les attire.

- Ce phénomène a une toute autre explication

En effet, on peut objecter que le Macina et toute la région de Mopti sont aussi réputés pour l’acquisition du savoir coranique. Alors ?

Alors il faut alerter l’opinion tant du côté malien que du côté burkinabé sur le soi-disanr "apprentissage", sur les conditions de vie et les traitements infligés aux enfants. Il faut mettre en lumière ce qui est en fait un trafic d’enfants, une mise en esclavage sous couverture de l’Islam.

J’ai été amené à analyser cette réalité non en tant que politique ou religieux, mais en tant qu’homme sensible à la souffrance humaine surtout lorsqu’il s’agit des enfants endoctrinés, exploités par les adultes, et surtout en tant que militant pour un développement durable des populations démunies.

Il est temps de comprendre que des individus sans scrupule se drapent du manteau de l’Islam pour asservir leurs semblables.

- Enquêter.

Pour mener à bien notre enquête, nous avons souvent été été les témoins directs du drame des mendiants burkinabé. Nous avons rencontré certains des acteurs, mais sans parvenir à en tirer le la moindre information tant le milieu est hermétiquement clos.
C’est indirectement que j’ai pu me faire une idée. L’observation sur le terrain a permis de pousser notre analyse.

A travers les informations fournies par les techniciens de l’Office du Niger, nous avons fait le rapprochement entre la culture du riz et la présence des mendiants burkinabé. L’aide des associations locales et des ONG luttant contre le travail et le trafic des enfants, s’est révélée très précieuse.

- Nombre de maîtres coraniques burkinabè sont venus résider à Ségou.

De manière simple, un maître coranique burkinabé, élève il y a 20 ans, devient indépendant de son maître originaire de Ségou. Prenons par exemple le parcours du maître coranique "X", élève il y a 15 à 20 ans. Devenu à son tour maître coranique, il recrute des élèves venus de la région de Ouahigouya au Burkina Faso. "Y" fut son élève il y a plus de 10 ans. "Y" a fait appel à son frère "Z". Aujourd’hui, "X" , "Y" et "Z" font venir des « élèves » burkinabé. A chaque descente dans la région d’à Ouahigouya, Ramatoullaye et leurs environs, ils recrutent chacun 30 à 40 jeunes. Et comme on l’a vu, les parents sont fiers de leur confier leurs enfants.

- 1984 : lancement du plan ARPON au Mali

Gaoussou Mariko, dans son mémoire de fin d’études « Evaluation socio-économique des effets de l’alphabétisation fonctionnelle à l’Office du Niger », montre comment, dans les années 82, les conditions de la riziculture ont été transformées par le lancement du projet ARPON (Amélioration de la Riziculture Paysanne à l’Office du Niger ). Il s’en est suivi une notoire et rapide augmentation de la production. Mais aussi un besoin accru de main d’oeuvre.
Nous pouvons donc raisonnablement faire la corrélation entre quatre faits :
- Le projet ARPON, lancé dans les année 1982, crée une certaine prospérité économique dans les zones de l’Office du Niger en général et dans la zone de Niono en particulier.
- Cette prospérité entraîne un afflux massif des populations tant locales qu’étrangères.
- L’avènement au Burkina Faso de la révolution en 1984 dirigée par Thomas Sankara, qui tente de mettre fin à la mendicité.
- Les marabouts, les maîtres coraniques se réfugient au Mali et particulièrement à Ségou.

- L’organisation du travail

L’activité agricole dans l’année s’articule autour de deux campagnes :

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La région de Segou
Grenier à riz du Mali

- La première s’étend de juin à décembre. Dès leur arrivée, les enfants, suivis de contre-maitres (parents directs du maître ), sont confiés à des logeurs qui se chargent de leur logement, de leur restauration. La plupart du temps, les logeurs tournent le dos, occupés à leurs propres affaires. Ils cherchent des champs pour 4 à 5 groupes de mendiants. Chaque groupe compte en moyenne 20 à 30 personnes, en tout 100 à 150 enfants. Le travail consiste à enlever les pépinières, à nettoyer les bassins, et à récolter le riz de la contre saison.

- La seconde, campagne dite "de contre saison", commence une fois achevées les récoltes de la saison normale. Elle ne mobilise pas une main d’œuvre trop importante, car les superficies sont réduites.

Pour chaque hectare, un bassin sert à faire le riz et un autre pour les cultures maraîchères. Mais en cas de mauvaises récoltes, les autorités de l’Office du Niger obligent les exploitants à cultiver toute la parcelle.

- Les conditions de vie des enfants dans les zones rizicoles.

Dès que le logeur tourne le dos, les enfants sont à la merci des contre-maîtres. Ils subissent toutes sortes de maltraitances physiques et psychologiques comparables à celles infligés aux esclaves d’Amérique. Brimades, insultes, humiliations, bastonnades des plus jeunes qui tombent souvent malades dans ce milieu inondé, infesté de moustiques et d’insectes de toutes sortes. Dans ce milieu, on a coutume de voir les chats, chiens et autres animal passer la nuit dans l’eau pour fuir l’assaut des moustiques. Dans certain cas, on allume un feu toute la nuit pour les ânes et le moutons....

Mal vêtus, ces enfants ne sont pas à l’abri de l’humidité constante des mois de juillet et d’août, ni des nuits glaciales de décembre et de janvier. Ils dorment sans moustiquaire à côté d’un pauvre feu. Tôt le matin, on les voit tout blanc de cendres pour avoir dormi trop près du feu. Tableau saisissant et sans exagération, ces enfants souffrent à majorité de paludisme, de dermatoses, de plaies ouvertes infectées, de diarrhées, de conjonctivites, de toux bref, ils ont faim. La nuit, épuisés, ils s’affaissent sans être capables de réciter le coran ou de faire leur prière. Les plus tenaces, difficilement, longent les rues tortueuses et obscures, de porte en porte, demandent les restes de nourriture refroidie.

Les filles font partie du trafic, mais ne subissent pas les même traitements que les garçons. Elles s’occupent de la cuisine et dès 9 heurs du matin, elles livrent le repas de midi dans la mesure où les enfants sont au champ depuis 5 heures du matin. Au retour, la fille a la possibilité de travailler sur un champ. Sur 5mètres carrés elle empoche 1000 francs pour le repiquage et 750 francs pour faire des tas de semi. Cet argent leur appartient.

- De gros bénéfices, pour le "maître"

Que touchent ces travailleurs forcés ? Environ 5000 francs CFA. Et le maître, combien a-t-il gagné ? On estime que le travail d’un seul enfant rapporte 1000 francs... par jour... Soit trente mille francs pour un mois. Et, sachant que la haute saison dure quatre mois... On imagine le bénéfice, quand ce sont plus de cent enfants qui travaillent pour lui.

A la fin de la campagne, le maître remet à chacun ses 5000 francs et leurs frais de transport en tout et pour tout. Et il arrive que le contre-maître tente de les en dépouiller. A pied, chemin faisant, les mendiants font la moitié du trajet, (les 105 km qui séparent Niono de Ségou), en travaillant pour gagner quelques sous jusqu’à Siribala, où ils montent dans un véhicule pour la destination finale.

Il arrive que dans la zone rizicole, certains mendiants avisés ou désabusés prennent la tangente comme pour s’affranchir et vont travailler loin des yeux du contre-maître. Celui-là peut gagner pour toute la campagne plus de 75.000 francs. Il revient à Ségou vers son maître à qui il tend 15.000 francs pour demander son pardon. Le reste de l’argent lui permet de s’acheter un appareil photo Yashika. Il devient photographe et de plus il s’inscrit à la medersa pour en finir une fois pour toute avec la servitude des marabouts. C’est le cas de l’ex mendiant Moumouni Kouanda devenu grand photographe de la ville de Niono. Les indépendants comme lui s’achètent vélos et autres biens ou envoient l’argent au pays.
Ce sont des cas exceptionnels.

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Dans les rues de Segou

Que font les mendiants au retour de la campagne ? Pour le temps qui reste avant la prochaine saison agricole, de janvier à fin mai, ils étudient et envahissent les rues de la ville à la recherche de nourriture. Ils s’occupent des travaux ménagers et de réfection des maisons. Apprennent-ils réellement dans ces conditions où le temps de travail l’emporte sur le temps alloué aux études ?

Il existe institution qui s’est développée à Tombouctou et dans toutes les régions d’hégémonies peules. Elle est destinée à soutenir les apprenants venus d’ailleurs. Les élèves coraniques ou étudiants bénéficient d’une pitance journalière afin de pouvoir étudier, mais la pratique ne doit pas excéder plus de 5 ans, estimés suffisants pour avoir l’âge de travailler et de gagner leur vie. Ce sont les garibes.
Mais mendiants et garibes, c’est différent : les mendiants passent plus de temps à travailler qu’à étudier.

A Ségou, tous les marabouts burkinabé ne sont pas dans le trafic. Ceux sortis des écoles des grandes familles Tall, Thiam Djiré, Haïdara, Touré sont restés à l’écart et ne cachent pas leur indignation du comportement irresponsable de leur frères. Nous en avions approché mais ils se refusent à dénoncer les trafiquants.

- Conclusion :

A travers ces enquêtes, il est bien établi que ces enfants sont soumis à l’esclavage pur et simple. Dans la conclusion du rapport du le Comité AMDH DE Niono on peut lire que :

« Cette pratique d’enseignement des enfants par des chefs religieux est bien connue au Mali.
Mais la situation des enfants Burkinabés dépasse le cadre d’un enseignement. D’ailleurs les talibés peuls maliens ne sont pas l’objet d’une telle exploitation bien qu’étant dans la même situation. Cette disproportion entre les objectifs de leur remise par leurs parents aux Chefs religieux et l’utilisation malsaine qu’on fait d’eux, constatée par le comité AMDH [1] de Niono est une violation des droits des enfants Burkinabés en territoire malien. »

Le Mali et le Burkina Faso sont deux pays liés par des liens géographiques, historiques. Leurs populations connaissent les mêmes difficultés socio-économiques. Il est temps que les autorités ( toutes confondues ) des deux Etats prennent leurs responsabilités. Aujourd’hui ce sont les enfants burkinabé qui sont victimes de la maltraitance de la part des adultes en terre malienne, demain des enfants maliens pourraient subir le même sort dans les plaines aménagées du Sourou ou de Bagré, à Ouahigouya ou encore dans les rues de Bobo-Dioulasso par leurs parents. Ces deux pays ont mis en place des institutions (le Parlement des enfants et le Tribunal des enfants ) pour assurer le bien-être de ceux qui sont avant tout l’avenir du monde.

Faut-il rappeler à ces deux pays qu’ils sont membres de l’OIT, [2] qui ne ménage pas ses efforts pour éliminer le travail des enfants ?


[1Association malienne pour les droits de l’homme

[2Organisation internationale du travail