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5 janvier 2005 | Imprimer cette page

DOULEUR SANS FRONTIERES

par Danielle Beaugendre

Le 26 décembre 2004, un raz de marée consécutif à un séisme majeur, (9 sur l’échelle de Richter, qui en compte 10) au large de Sumatra (Indonésie), se propage, en ondes successives, de son épicentre vers les rivages de l’océan indien, à une vitesse supérieure à 500 km/h. Deux ou trois « rouleaux » fauchent alors successivement les littoraux de cette région du monde, traditionnellement très peuplés, et devenus depuis 20 ans « un bassin touristique » de première importance.

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Le tsunami se propage dans tout l’océan indien
(Libération, 27 décembre 2004)

- L’épiderme de la Terre

La Terre est une planète vivante, animée en son centre de réactions thermonucléaires, tout comme les étoiles, mais c’est une planète « tellurique », c’est à dire rocheuse. Elle n’émet pas de lumière. Son feu intérieur maintient visqueuses les roches qui composent sa structure interne, mais sa surface, refroidie, est solide, donc rigide. Soumise à des tensions, elle ne se plie pas, elle casse.
L’écorce terrestre [1] ressemble à une carapace de tortue. Mais ses écailles sont mobiles les unes par rapport aux autres, se rapprochent, se heurtent, glissent l’une sous l’autre, gigantesques "plaques" portant les continents. C’est aux limites de ces plaques que se situent les zones de fragilité de la planète, fragilité qui se manifeste par le volcanisme et l’activité sismique. La plus grande partie de ces lignes de fracture sont sous la mer, fosses sous-marines abyssales ou bourrelets montagneux, générateurs de volcans sous-marins et d’archipels.

- « De mémoire d’homme, la pire des catastrophes naturelles »

Ce 26 décembre, un séisme sous-marin au large de Sumatra a provoqué l’enfoncement brutal - de 10 à 20 mètres sur une longueur d’environ un millier de kilomètres - d’une partie de la plaque indienne sous l’Eurasie et a généré une onde de choc qui s’est propagée dans tout l’océan indien. L’amplitude des vagues destructrices aurait pu être supérieure encore aux 5-10 mètres de ce funeste dimanche si les glissements de terrain sous-marins avaient été de plus grande ampleur.

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Le tsunami
photo parue dans Der Spiegel

« De mémoire d’homme, la pire des catastrophes naturelles » a déclaré le chancelier Schröder. Toutefois, à la fin du siècle dernier, l’explosion du volcan Krakatoa, dans la même région des Iles de la Sonde, avait, en s’effondrant dans la mer, provoqué un raz de marée ayant fait de très nombreuses victimes (90.000 ?) à une époque où la population était moins nombreuse qu’aujourd’hui et les évaluations quasiment impossibles.
Les vagues déferlantes auraient alors atteint la hauteur vertigineuse d’une trentaine de mètres....

- Le bilan des victimes ne cesse de croître.

Il « pourrait atteindre » 150.000 personnes. Le chiffre « absolu et définitif » ne sera sans doute jamais connu, car beaucoup de ces régions, déjà très pauvres, ont été dévastées, et sont actuellement complètement désorganisées. [2].


L’Indonésie est le pays le plus touché, le ministère de la santé redoute 100.000 morts [3]. Des villages côtiers du nord de l’île de Sumatra ont été entièrement emportés par les vagues géantes. Au Sri Lanka, le bilan final pourrait dépasser les 42.000 morts [4]. L’Inde, dénombre près de 15.000 morts, sur les côtes de l’Inde continentale et dans les petits archipels situés à quelques 1000 kilomètres à l’est du continent. En Thaïlande, la moitié des victimes est d’origine étrangère. [5] Au sud de la zone, l’archipel des Maldives, plus éloigné de l’épicentre du séisme, moins peuplé que les rivages nord, mais séjour touristique apprécié, confirme 75 morts et 42 disparus, et 12.000 personnes sans abri. Le tsunami a touché aussi les côtes d’Afrique, provoquant la mort d’une centaine de pêcheurs somalis, kenyans, et fut ressenti jusqu’à Madagascar et à la Réunion.

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Banda Atjeh, avant le 26 décembre
Localité située à 150 km de l’épicentre du séisme.
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Banda Atjeh après
C’est une localité de Sumatra

Le tsunami du 26 décembre 2004, certes à une échelle moins grande que pour les populations locales, est aussi une tragédie européenne  : plusieurs milliers de touristes ne reviendront pas.

- Générosité planétaire

A ce jour, l’aide globale, , Etats et personnes privées, tous pays confondus, se monte à 3 milliards et demi d’euros.

Par solidarité et compassion vraies, de nombreux habitants des pays riches ont envoyé ou enverront un chèque aux organisations humanitaires. La démesure du cataclysme, sa localisation géographique, la symbolique biblique du déluge qu’il portait au moment des fêtes, ont décuplé le choc émotionnel et le sentiment d’une communauté de destin. Ces dons privés témoignent d’une conscience nouvelle, en faveur d’une plus grande équité dans les relations entre le Nord et le Sud.
Cet élan de solidarité d’une ampleur sans précédent fait honte aux gouvernements, qualifiés de « pingres » par le responsable des questions humanitaires de l’ONU, Jan Egeland.

- Les gouvernements ont été longs à percevoir l’ampleur de la catastrophe.

Les Etats Unis avaient d’abord annoncé 15 millions de dollars d’aides. Puis, devant les protestations suscitées par cette contribution grotesque, 20 millions supplémentaires ont été ajoutés. [6] Les Etats unis aujourd’hui arborent leur statut de 1ère puissance mondiale en dépêchant des forces navales et aériennes (hélicoptères) en Indonésie pour acheminer l’aide dans les lieux les plus difficiles d’accès. Colin Powell est sur le terrain. L’Indonésie est certes le pays le plus touché, mais c’est aussi un pays musulman qu’il est bon de ménager..

Le Japon tient la corde pour le montant de l’aide : n’a- t-il pas de puissants intérêts économiques dans le Sud -est asiatique ? La Chine veut imposer son statut de grande puissance, et a surpris le monde par son empressement, tout comme l’Inde, par son refus de l’aide internationale : elle aussi s’affirme comme une grande puissance, et veut démontrer qu’elle peut se débrouiller seule... au grand désarroi des populations durement touchées.

Si les Etats européens sont bien présents dans la liste des donateurs, l’Europe, elle, brille par son absence.
Ainsi, passé le choc émotionnel, s’esquisse, en filigrane, le dessin de l’avenir géopolitique de la planète...et des intérêts politiques bien sentis.

Tout cela explique, outre les difficultés d’acheminement sur le terrain, la mauvaise coordination des secours. Aux dernières nouvelles, L’ONU serait en charge de cette harmonisation.

- Les feux de la rampe vont s’éteindre.

Dix jours après ce cataclysme, déjà d’autres nouvelles assaillent les journaux, et ce drame exceptionnel, historique, sans quitter nos mémoires, va s’estomper, et faire place à d’autres préoccupations. Et alors ? N’aurons - nous rien appris de cet événement exceptionnel ?

Si, à réfléchir.

- En tout premier lieu, à la nécessité de mettre en œuvre un système d’alerte simple de prévision des raz de marée. S’il est impossible de prévoir le lieu et la date d’un séisme, en revanche des systèmes de prévision et d’alerte aux tsunamis existent dans le Pacifique. Le Japon, très concerné, y a déployé une technologie très fiable, précédée par des mesures de prévention et de sensibilisation de la population. Un tel système n’existe pas autour de l’Océan indien. Au regard de la carte ci- dessus, et du temps mis par l’onde de choc pour atteindre les rivages, notamment ceux de la Thaïlande, du Sri Lanka et de l’Inde, les délais auraient été suffisants pour épargner de nombreuses vies. Les technologies de l’information et de la communication sont suffisamment répandues pour que l’alerte soit perçue par beaucoup.

- En deuxième lieu, à la notion d’aide : il faudra des années pour reconstruire l’économie des pays touchés. Quant aux vies brisées, aux enfances massacrées, le pourra - t - on jamais ? La générosité ne doit pas flamber une semaine pour s’essouffler et s’éteindre. L’aide doit s’inscrire dans la durée.
De manière symptomatique, le 4 janvier 2005, l’ONG Médecins sans frontières a annoncé qu’elle arrêtait sa collecte de fonds pour l’Asie du SE. Les sommes recueillies dépassaient les possibilités d’utilisation sur le terrain. C’est une manière de dire que l’aide d’urgence, conjoncturelle, ne doit pas faire oublier l’aide au développement, structurellement sous - dimensionnée.
Que les dirigeants du monde révisent l’Aide publique au développement, envisagent l’annulation de la dette des pays dévastés, bref, qu’ils aient une attitude responsable. La communauté des simples citoyens du monde leur a ouvert le chemin.

« Il y a l’aide immédiate, basée sur l’illusion d’un SAMU mondial, et à l’efficacité limitée, et l’aide à moyen et long terme, beaucoup plus utile », conclut JH Bradol, président de MSF France.

Une piqûre de rappel : à cause de la faim et de la malnutrition, la mort fauche quotidiennement 25 000 vies, des enfants principalement.

Acceptons d’admettre que les morts de tous les jours valent les morts d’un jour

Pour approfondir :

- Site où trouver des animations sur les mouvements des plaques de l’écorce terrestre

- Site où trouver des images du drame

- MSF et l’urgence en Asie du SE

- Article éloquent sur l’aide : le site d’ATTAC

- Le tsunami a fait sans doute au moins 150 000 morts : bilan pays par pays établi par le Monde, 29/12/04, mis à jour le 03/01/05.

- Une générosité de "pingres" : article de Libération 31/12/04, par Christian Losson.

- Editorial du Monde : l’ampleur du drame, 31/12/04

- Plaidoyer pour des systèmes d’alerte aux raz de marée : article du Monde, par JC SIBUET, (géophysicien à l’Ifremer) 03/01/05


[1la lithosphère, ou sphère de pierre

[2Selon l’ONU, vendredi 31 décembre

[394.081 décès confirmés

[430.196 personnes ont été tuées, 3792 sont portées disparues

[55187 morts confirmés, dont 2459 étrangers, 2232 Thaïlandais et 300 personnes dont il n’a pas été possible d’établir l’appartenance.

[6Par comparaison, G W Bush vient de demander au Congrès une rallonge budgétaire de 80 milliards de dollars pour financer la guerre en Irak, qui en coûte 150 millions par jour..