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31 octobre 2004 | Imprimer cette page

LE PEU DE CHOSES QUE L’ON SAIT D’ELLES....

par Danielle Beaugendre

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Alfred Nobel

Les prix Nobel [1] récompensent les personnes qui, au cours de l’année précédente, ont apporté des bienfaits les plus considérables à l’humanité dans cinq domaines : la chimie, la physique, la physiologie ou la médecine, la littérature et la paix. [2]
Les retombées financières et médiatiques de ce prix sont considérables.
 [3]

- Bien peu de femmes au palmarès

En 100 ans, le Nobel a récompensé près de 700 personnes et institutions, mais seulement … 30 femmes : deux dans le domaine de la physique, trois dans le domaine de la chimie, six en médecine, neuf en littérature, enfin dix pour le prix Nobel de la paix.
La toute première "Nobel" de la paix fut la comtesse Bertha von Suttner (Autriche), en 1905. En 1931, le prix revint à Jane Addams (EU) co-fondatrice de la Women’s International League for Peace and Freedom, et en 1946, à Emily Greene Balch (EU) pour son action au sein de cette même organisation. Trois lauréates en un demi-siècle, déchiré il est vrai par 2 guerres mondiales.

Beaucoup plus proches de nous, et au cœur-même des grands problèmes devenus hélas trop familiers , les Irlandaises du nord, Betty Williams, la protestante, et Mairead Corrigan, la catholique. Elles reçurent conjointement le prix pour leur action au sein du Women’s Peace Movement en 1976. En 1979, c’est au tour de Mère Théresa , elle qui se mit au service des "plus pauvres entre les pauvres".

Depuis la fin de la guerre froide, soit quinze années seulement, quatre femmes ont été distinguées. Aung San Suu Kyi , avocate birmane, en 1991 ; Rigoberta Menchù Tum (Guatémala) en 1992 ; Shirin Ebadi (Iran) en 2003.
La désignation en 2004 de Wangari Maathai , controversée et "inattendue", apparaît pourtant logique. [4]

Chacune de ces quatre femmes incarne un continent en devenir. L’amour de leur pays, de leurs concitoyens, leur quête de justice et de démocratie, leur engagement en faveur des femmes, des enfants, des minorités, a rendu leur vie périlleuse, dans un monde encore majoritairement dirigé par les hommes.

- Aung San Suu Kyi (1945-)

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Aung San Suu Kyi en 1994

" (..) le développement authentique des êtres humains exige bien autre chose que la simple croissance économique. Il repose essentiellement sur le sentiment de responsabilité et l’épanouissement intérieur de chacun", affirme-t-elle en 1994, dans son beau discours de Manille

Elle est la fille du leader nationaliste Suu Kyi assassiné en 1947, juste avant que la Birmanie ne se libère de la tutelle britannique. Elle est élevée en Inde et en Grande Bretagne, où elle fait des études de philosophie, d’économie, et de sciences politiques (à Oxford). En 1988, elle revient en Birmanie (Myanmar), au moment où son pays entre en convulsion : une junte militaire chasse l’autre, au prix d’une cruelle répression.

Influencée par Gandhi et Martin Luther King, Suu Kyi et ses amis politiques fondent en 1988 La Ligue Nationale pour la Démocratie (NLD). Ce parti, qui prône la non- violence et la mise en place de la démocratie, remporte un grand succès auprès de la population. En 1989, la junte assigne Aung San Suu Kyi à domicile. Malgré tout, la NDL remporte les élections de 1990 (80% des voix), ce que les militaires au pouvoir refusent et refusent encore maintenant
d’entériner. "La Dame", ainsi que l’ont surnommée ses partisans, est actuellement encore assignée à résidence.

Au prix de sa liberté, de sa vie familiale [5], elle résiste toujours à un pouvoir illégal, brutal, qui font du Myanmar un "trou noir" dans cette Asie du SE en plein essor.

- Rigoberta Menchù Tum (1959-)

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Rigoberta Menchù Tum

Elle a dédié sa vie a à la défense des droits des peuples indigènes.
Née au Guatémala, sa famille appartient à l’ethnie Quiché (les Mayas pré-colombiens), une des 22 ethnies que compte la population indigène du pays.
Sa famille est pauvre, elle fait partie des "Sans terres", parfaitement représentative de l’injustice des structures agraires héritée de la colonisation espagnole. Très jeune elle commence à travailler avec sa famille dans les fincas, ces plantations dirigées par de grands propriétaires terriens. Les conditions de vie y sont très dures.

Son père, Vincente Menchù, qui milite pour la reconnaissance du droit à la terre pour les Indiens, fonde, entre deux séjours en prison, le Comité d’Unité paysanne (CUC). Elle y adhère tout naturellement en 1979.
C’est sur le terrain qu’elle agit d’abord, en établissant des réseaux d’entraide entre diverses communautés rurales. Mais lorsque sa mère, son jeune frère, puis son père sont tués par les militaires, trop compromise elle doit s’exiler.

C’est de Mexico qu’elle entreprend d’expliquer la tragédie vécue par son peuple : l’unique arme dont elle dispose est celle de la parole.
Elle crée la fondation Rigoberta Menchù qui œuvre auprès des victimes de la guerre civile, et lutte pour que soient reconnus les droits politiques économiques et culturels des Indiens du Guatémala.
Les récits des horreurs dont elle a été témoin ont été réunis par E.Burgos dans sa biographie parue en 1983. L’importance de son travail est reconnue en 1992, l’année du cinq centième anniversaire de l’arrivée de Christophe Colomb.
Ambassadrice de bonne volonté de l’ONU, collaboratrice de l’UNESCO, sa voix résonne dans le monde en appel à la reconnaissance des minorités ethniques, à la solidarité et à la paix.

- Shirin Ebadi (1947-)

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Shirin Ebadi

Elle est la première femme musulmane et la première iranienne à recevoir le prix Nobel de la paix, pour son action en faveur des droits de l’homme et de la démocratie.
En 1974, à 27 ans, elle devient la première femme à être juge. Elle s’enflamme pour la Révolution de 1979, mais elle est très vite démise de ses fonctions. Les ayatollahs jugent les femmes "trop émotives" pour diriger un tribunal..
Elle joue un rôle important dans l’élection à la présidence en 1997 du réformateur Khatami. En 2000, suspectée d’avoir distribué une cassette vidéo explicite sur les violences perpétrées par les milices religieuses, elle est même temporairement emprisonnée.
Le comité norvégien a souhaité en 2003 récompenser l’action d’une femme qui combat à la fois l’intégrisme musulman et l’impérialisme américain, alors que la guerre d’Irak s’embourbait. Et qui soutient la voie réformiste au moment où les pressions sur le régime de Téhéran s’intensifient.

Shirin Ebadi est une réponse à ceux qui réduisent la marche du monde au choc des civilisations.
« L’islam n’est pas contre la liberté des êtres humains et de la femme, explique cette musulmane qui a décidé d’apparaître à la cérémonie de remise des prix sans le voile islamique , et ce, malgré les menaces des intégristes de son pays. "C’est la culture patriarcale qui est contre ce concept de l’égalité. [...] " affirme-t-elle à Stockholm lors de la remise des prix. " J’ai dit et dirai toujours que l’islam n’est pas un bon prétexte pour justifier l’oppression et la répression à l’égard des femmes".
Elle est "le Nobel de l’espoir" : Lire l’article de Politis

- Wangari Maathai (1940-)

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Wangari Maathai

En 2004, c’est la Kényane Wangari Maathai qui est récompensée.
" Une verte et forte tête" (Libération), "Wangari Maathai l’incontrôlable", (Le Monde). Plus prosaïquement : " la militante écologiste et secrétaire d’Etat" (L’Internaute).
En décernant ce prix,le jury d’Oslo [6] a souhaité récompenser "son combat pour la promotion d’un développement économique, culturel, social viable sur le plan écologique au Kenya et en Afrique".

Elle est issue d’une famille kikuyu très pauvre. Elle a eu l’incroyable opportunité d’étudier, au Kenya, puis aux Etats Unis. A la fin des années 50, elle obtient un doctorat en biologie, puis un Master of Science degree à l’université de Pittsburgh. Rentrée à Nairobi, elle ajoute à son palmarès un doctorat en anatomie. Elle est la première femme à diriger un département de l’Université de Nairobi à partir de 1971.

A partir de 1978, son impétuosité la dresse contre le nouvel homme fort du Kenya, Daniel Arap Moi. Elle a crée en 1977 le "Mouvement de la ceinture verte" (Green belt Movement, GBM), visant à promouvoir la biodiversité en développant un projet de plantation d’arbres en Afrique, tout en créant des emplois pour les femmes.
Aussi, lorsque Moi dépèce la forêt kenyane pour distribuer des terres à ses "clients", son sang ne fait qu’un tour, elle entre en rebellion ouverte contre le régime.
En 1999, alors qu’elle défend la dernière forêt kenyane, celle de Karura, d’une armée de promoteurs, elle conduit ses maigres troupes semaine après semaine, s’opposer physiquement au projet. Comme toujours, les coups pleuvent, Wangari est passée à tabac. Elle aussi fait de la prison, et elle résiste, s’obstine, et... sauve la forêt .
Lorqu’en décembre 2002, D.Arap Moi président depuis 24 ans, est détrôné (ce fut une transition pacifique) par Mwaï Kibabi, Wangari Mathai remporte facilement un poste de député sous l’étiquette "écologiste", et en janvier 2003, devient ministre de l’Environnement.

"Lorsque nous plantons de nouveaux arbres, nous plantons les graines de la paix", a-t-elle déclaré à la remise de son prix.

- Conclusion

Des femmes de guerre, l’Histoire n’en manque pas. Non plus que d’hommes de paix, d’ailleurs. Mais la reconnaissance officielle du travail mené par ces femmes exceptionnelles valorise la condition féminine, encore en retrait dans bien des parties du monde. On espère qu’il ne s’agit pas d’opportunisme.

Il est vrai que, le parcours de ces quatre femmes est particulièrement représentatif du temps présent, celui du "village planétaire".

Aung San Suu Kyi, l’inflexible, Rigoberta Menchù, la généreuse, Shirin Ebadi la sereine, Wangari Mathai, l’impétueuse, sont citoyennes du monde. C’est à dire responsables, et fermement convaincues qu’un avenir meilleur est possible. Peut-être parce que ce sont elles qui l’enfantent.

Aux sources de ces portraits :

Les raccourcis permettent d’accéder aux sites consacrés à chacune de ces personnalités.

Pour Wangari Maathai :

Article du Monde 08/10/04, signé Jean Philippe Rémy : Wangari Maathai l’incontrôlable.

Article de Libération 08/10/04, : Nobel de la paix, Wangari Maathai, une verte et forte tête.

Article de l’Internaute, 08/10/04


[1Alfred Nobel (1833-1896), ingénieur chimiste suédois, rendu riche par sa découverte, la dynamite, mais aussi philanthrope et humaniste, y consacra la totalité de sa fortune.

[2En 1969, fut décerné le 1er Nobel d’Economie, institué grâce à un don de la banque de Suède, qui fêtait ainsi dignement son 300ème anniversaire

[3La fondation, (exemptée du paiement de l’impôt depuis 1946), accorde désormais 9 millions de couronnes (1 euro= 9,36 couronnes suédoises) par Nobel, soit un peu plus d’un million d’euros

[4Certaines de ses prises de position sur le sida, sur l’excision des filles, ont pu surprendre.

[5Ainsi en 1999 son mari mourut à Londres sans qu’elle le revît. Elle refusa l’autorisation qui lui avait été offerte d’aller le visiter de peur de ne plus pouvoir rentrer au Myanmar

[6Depuis la séparation de la Suède et de la Norvège en 1908, le prix Nobel de la Paix est décerné par un comité norvégien et non suédois, c’est l’exception.