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6 juin 2004 | Imprimer cette page

"PUBLIEZ CE QUE VOUS PAYEZ"

par Danielle Beaugendre

"Publiez ce que vous touchez" devrait être l’autre partie du slogan. La transparence réclamée comme la corruption qu’elle entend combattre, s’accomplit à deux.
En Angola, le Président Dos Santos aurait détourné un quart des ressources de l’Etat. [1] Tandis qu’un pétrodollar sur quatre est détourné, un enfant sur quatre meurt avant l’âge de 5 ans.
En Guinée équatoriale, petit pays de 500.000 habitants, la rente pétrolière a explosé -3 millions de dollars en 1993, 700 millions en 2003. Mais 65% de la population vit toujours "dans l’extrême pauvreté", tandis que ses dirigeants chargent un organisme bancaire américain de leur acheter des résidences de luxe dans le Maryland….
La transparence est une partie qui se joue à deux, à trois même : l’Etat, les entreprises et la mondialisation. Celle-ci ne saurait être un alibi aux transactions immorales.

- Le continent africain, est un coffre fort

D’autant plus prometteur que la consommation locale, proportionnée aux niveaux d’industrialisation et de pouvoir d’achat, est infime au regard des grandes richesses minières et énergétiques. Le cas du pétrole est exemplaire.

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Pays producteurs de pétrole, pays consommateurs
En noir, les excédentaires en rouge les déficitaires

L’Afrique noire , avec plus de 4 millions de barils par jour, [2] produit autant que l’Iran, le Venezuela et le Mexique réunis. Sa production a augmenté de 36% en dix ans (1987-1997) contre 16% pour les autres continents, ses exportations, de 43% alors que la moyenne mondiale se situe autour des 17%. Cette richesse énergétique aiguise l’appétit des Occidentaux et celui des pays asiatiques en forte croissance économique, la Chine en particulier, tous désireux de s’affranchir d’un Moyen Orient incertain et versatile.
D’ores et déjà, les EU importent autant de pétrole d’Afrique que du Moyen Orient.

Le Nigeria (membre de l’OPEP) [3] et l’Angola sont les deux principaux producteurs africains, le Congo et le Gabon devraient être doublés par la Guinée équatoriale, qui détient actuellement le record mondial de permis de recherche pétrolière en cours. Le Cameroun, le Tchad, suscitent un fort intérêt.

- Etats-voyous, multinationales complices

Le rapport de Global Witness est accablant. "Il montre que le secret entourant les revenus payés aux gouvernements par les compagnies pétrolières et minières a favorisé la disparition d’énormes sommes d’argent des caisses publiques".
Ce rapport dresse une litanie de la corruption. Du 1/4 des revenus de l’Etat qui disparaît en Angola au compte personnel à l’étranger du Président de la Guinée équatoriale [4] directement approvisionné par les compagnies pétrolières [5] en passant par la privatisation de l’or noir au Congo où la Société Nationale des pétroles du Congo (SNPC) "réalise des profits à hauteur de millions de dollars, mais, qui, selon le FMI, ne verse pas un centime de cet argent au trésor de l’Etat".

Sans compter les royalties, taxes, bonus versés lors de la découverte de nouveaux champs pétroliers, sans parler des prêts "gagés" sur le futur brut à extraire du sous- sol, et qui engagent l’avenir sur 20 ou 30 ans.

Il en résulte une pauvreté et une instabilité pouvant mener à la faillite des Etats et à la guerre.

- Pillage et chaos : l’exemple du Congo-Brazzaville

Ce pays est le 3ème producteur de pétrole africain. Plus de 95% des recettes d’exploitation sont générées par le pétrole qui représente 60% du PIB. [6] Cette richesse nationale ne bénéficie pas à la population locale dont 70% vit au dessous du seuil de pauvreté. Elle a, c’est un comble, alimenté la guerre civile. "L’ex-président Lissouba a reconnu qu’il avait pu acheter des armes lourdes grâce aux recettes pétrolières ; il en est de même de son adversaire, le président Sassou Nguesso" [7] .

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Un or très noir
Dessin paru dans un tract édité par l’ONG Agir ici (2003)

De son côté, ELF, le principal exploitant du pétrole congolais, n’a pas perdu son temps.
Dans la décennie 90, ELF aurait réussi à faire du Congo le pays le plus endetté par habitant. [8] Le procédé était bien rodé. ELF créait une société, en Suisse de préférence, pour lui prêter de l’argent ou garantir un emprunt à taux très bas. Cette société prêtait à son tour à une autre société, avec un taux un peu plus élevé, qui prêtait alors , à un taux encore plus élevé au Congo.

Autre avantage pour les entreprises étrangères : celui d’être exonéré de toute responsabilité quant aux dommages causés à l’environnement. La plage de Pointe Noire a été transformée en poubelle : qui va réparer les dégâts ?

- Coup de torchon ou simple époussetage ?

En 2002 à Johannesbourg, le gouvernement britannique a lancé l’Initiative pour la Transparence des Industries Extractives (ITIE). C’est une initiative sur une base purement volontaire, visant à encourager cette fameuse "transparence" [9] . Elle demande que devienne obligatoire pour les sociétés de publier leurs versements aux Etats "par la voie de la législation, de la réglementation boursière et des normes comptables". Le FMI et la Banque mondiale assortiraient de cette même exigence leur soutien financier aux Etats demandeurs .

BP l’a tenté en Angola. Dans son rapport annuel de 2001, le groupe britannique a révélé avoir versé au gouvernement de ce pays un "bonus de signature" de 100 millions de dollars. C’est en quelque sorte un "bon d’entrée" versé lorsque les gisements prospectés s’avèrent exploitables. Que croyez-vous qu’il arriva ? BP a failli payer cet accès de vertu d’une éviction pure et simple du pays.

En 2000, Total a absorbé Elf. Les tortueuses pratiques ont-elles pour autant disparu ? Selon Global Witness, c’est non. Total perpétuerait la pratique des prêts gagés sur le pétrole qui reste à extraire. La compagnie aurait rééchelonné la dette congolaise à son égard, -197 millions de dollars - jusqu’en 2010, mais en l’alourdissant de "près de 100 millions de dollars".
Donc il n’y a pas eu vraiment de coup de torchon, à peine un époussetage.

- La transparence, condition nécessaire et suffisante ?

Assainir les relations financières entre compagnies et pays émergents est un des objectifs affichés du développement durable. La transparence des comptes va dans le sens de cette moralisation des transactions, elle est nécessaire.
Elle suscite cependant deux questions.

- Tout révéler, y compris le montant des pots- de- vin, ne revient-il pas à en entériner l’usage ?

- Par ailleurs, quand bien même son éthique ou ses actionnaires, inciteraient un PDG à jouer cartes sur table, serait-il prêt à courir le risque d’affaiblir sa société face à des concurrents moins scrupuleux et à des Etats qui n’ont pas la moindre envie de rendre des comptes à leur population ?

- Conclusion

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Plateforme pétrolière
Au large de l’Angola.

La transparence financière est une condition nécessaire, mais pas suffisante. Le coeur du problème réside dans le déficit démocratique.

"Tout peuple a un droit exclusif sur ses richesses et ses ressources naturelles. Il a le droit de les récupérer s’il en a été spolié ainsi que de recouvrer les indemnisations injustement payées". [10]

Les peuples africains vont-ils assister, impuissants, à la dilapidation de leurs richesses naturelles ? Les pays industrialisés vont-ils persister dans leur gloutonnerie ?
Oui, c’est bien d’équité et de démocratie qu’il s’agit, à l’échelle des nations, mais aussi à l’échelle de la planète.


[1soit en moyenne 1,7 milliards de dollars par an entre 1997 et 2001, source, Le Monde 24 mars 2004, article de Stephen Smith.

[2Un baril=169 litres

[3OPEP : organisation des pays producteurs et exportateurs de pétrole, fondée en 1960 par les pays du Golfe, fer de lance du choc pétrolier de 1973.

[4Le Président Obiang dit lui-même que les revenus du pétrole sont "un secret d’Etat".

[5via une banque américaine privée, chargée par ailleurs de l’achat de résidences de luxe pour le compte de la famille Obiang.

[6Extrait du plaidoyer pour la "Transparence sur les revenus du pétrole au service de la justice et de la paix au Congo", campagne menée par le Secours catholique, la Cimade et le CRS (Catholic Relief Services.

[7Extrait de "Pétrole et éthique : une conciliation possible ? ". Rapport de la mission d’information parlementaire n° 1859, Marie Hélène Aubert, Pierre Brana, et Roland Blum, 13/10/1999, p.119

[86,4 milliards de dollars à rembourser

[9Des renseignements supplémentaires sont disponibles sur ce site britannique

[10Extrait de la Déclaration Universelle du Droit des Peuples adoptée à Alger en 1973, citée dans La Question mondiale, séminaire organisé par l’AITEC, Association Internationale de Techniciens, Experts et Chercheurs, 17 et 18 mai 1999.