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24 octobre 2002 | Imprimer cette page

L’irresistible ascension des villes africaines

par Danielle Beaugendre

L’urbanisation est un phénomène planétaire, commencé il y a plus de deux siècles. Trois milliards de personnes vivent maintenant dans les villes, soit un être humain sur deux. Elle frappe de plein fouet les continents du Sud, et tout particulièrement l’Afrique. Ce continent, presque sans tradition urbaine, doit faire face à une mutation socioculturelle sans précédent dans l’Histoire.

Si les villes d’Afrique souffrent de graves dysfonctionnements, leurs sœurs du Nord n’en sont pas exemptes. Le bilan, somme toute, n’a pas que des aspects négatifs.

Sommaire

Etat des lieux

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Le continent africain compte 25 villes de plus d’un million d’habitants. Le Caire, [1] la plus grande ville d’Afrique, dépasse largement les 10 millions d’habitants [2] et se hisse dans le groupe des 10 villes les plus peuplées du monde. Elle sera dépassée dans une vingtaine d’années par Lagos [3]- 5 millions d’habitants en 1995 - mais au rythme actuel de croissance, 25 en 2025. Par Kinshasa [4] - 4 millions d’habitants en 1995, 10 millions dans dix ans. Ce sont là des mégapoles. Si l’on appelle ville toute agglomération de plus de 5000 habitants, l’Afrique en compterait 8200, dont un tiers au Nigéria. Ce sont les très grandes villes qui attirent à elles une part conséquente de la croissance et de la richesse, et donc elles qui suscitent les espérances des populations.

L’urbanisation de l’Afrique

Quand commence-t-elle ?

Sa frange septentrionale, méditerranéenne, ainsi que les "rivages" sahéliens, étaient depuis longtemps jalonnés de villes marchandes. Au nord, l’héritage des cités arabo-musulmanes, Kairouan, Le Caire, Marrakech, au sud, les ports du désert, Djenné, Tombouctou, Kano.

Mais c’est la colonisation qui donne le coup d’envoi à l’urbanisation. La ville est nécessaire au commandement colonial, administratif, et militaire.

Depuis les indépendances, la croissance urbaine a été explosive, près de 10% par an jusqu’en 1980. Elle correspond alors au pic démographique et à la construction des jeunes Etats autour de leur capitale. Depuis, elle s’est assagie, elle est à 5% l’an, sauf pour l’Afrique orientale, la moins urbanisée, et qui effectue donc son "rattrapage urbain".

1960-1980 - L’explosion urbaine

Comme en Europe, l’exode rural a alimenté la croissance urbaine. Mais ce qui a pris un siècle et demi en Europe, s’est effectué en 25 ans en Afrique. La formidable pression démographique- c’est alors la période dite de la transition démographique- [5] des années 1950-1970 a pesé lourdement sur un espace rural peu extensible faute de moyens techniques. Le sous-emploi agricole fut (et est encore) l’une des plaies des campagnes d’Afrique, et des autres continents du Sud.

Aujourd’hui, la croissance urbaine se nourrit d’elle-même, par l’accroissement naturel

L’urbanisation a beau accélérer la chute de la natalité - contraception mieux diffusée, âge plus tardif du mariage, statut de la femme mieux reconnu, scolarisation des filles, contraintes socio-économiques liées au coût du logement - celle-ci reste forte en raison de la jeunesse de la population, en effet ce sont les jeunes qui "montent" à la ville.

La baisse de la mortalité est aussi beaucoup plus sensible en ville que dans les campagnes : l’accès aux structures médicales, même rudimentaires, y est plus facile. Les dispensaires de quartier sont d’un grand recours. Au Sénégal par exemple, la mortalité infantile est de 7,3% à Dakar, de 10,2% en zone rurale.

La ville, lieu de pouvoir, de production, vitrine de richesses multiples, attire encore. Mais la crise urbaine actuelle favorise un mouvement dans l’autre sens : le retour au village est envisagé par des migrants déçus ! Des citadins deviennent de nouveaux paysans ! Difficilement quantifiable, ce phénomène ne semble pas remettre en cause la métropolisation de l’Afrique.

Urbanisation et développement durable

L’urbanisation modifie profondément milieux et paysages. Sa dimension environnementale suscite de nouvelles interrogations. Urbanisation et développement durable sont indissolublement liés.

La ville africaine est dévoreuse d’espace

La morphologie des grandes villes d’Afrique, comme de celles du Tiers Monde en général, se caractérise par un éclatement spatial. Nombre d’entre elles sont devenues des conglomérats lâches, aux contours flous et mouvants. Des villes simplement millionnaires, comme Bamako ou Ouagadougou, dépassent déjà en superficie des métropoles européennes 3 ou 4 fois plus peuplées.

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La ville-centre, le CBD [6], essaie vainement, par la verticalité de ses édifices, de compenser l’étalement urbain qui dévore les terres cultivables. L’équilibre n’est pas facile à trouver : la municipalité du Caire a encouragé la construction de villes nouvelles à la périphérie, en fait loin du centre et en plein désert. Elles n’ont pas eu un franc succès. Par contre, une banlieue située à 13 km au nord-est de Dakar, Pikine, est devenue une véritable ville d’un million d’habitants. Elle a été aménagée à partir de deux villages de pêcheurs pour décongestionner les quartiers populaires de la capitale. Sa voirie dessine une trame géométrique, mais la ville s’est africanisée sans être une copie servile du modèle occidental, en tenant compte des traditions des villages d’origine. Pikine dispose aujourd’hui d’une préfecture, d’un lycée, d’une maternité, de plusieurs marchés, cinémas. C’est un exemple positif. Il témoigne du dynamisme des citadins, qui savent trouver des solutions.

La croissance spatiale des villes africaines s’effectue par juxtaposition d’habitats précaires

L’espace ainsi occupé l’est de façon illégale. Il représenterait plus de 40% de la surface urbaine et logerait 70% des citadins ! Les dysfonctionnements liés à cette situation sont évidents : problèmes liés à l’insécurité foncière, cadastre et titres de propriété étant inexistants, crise du logement dans des centre-villes surpeuplés - au Caire, les cimetières n’accueillent pas que les morts - des transports - ah ! les embouteillages de Lagos ! - , situation précaire de la voirie, atteintes à l’environnement : alimentation en eau potable, évacuation des eaux usées, collecte des ordures ménagères, consommation massive de bois de feu, pollution de l’air. A la fin de la saison sèche, un brouillard opaque enveloppe Antananarivo. Il n’est pas seulement dû aux gaz d’échappement, mais aux fumées s’élevant des milliers de "fourneaux malgaches". Enfin, la ségrégation spatiale, miroir de la ségrégation sociale, raciale dans le cas de Johannesburgh, est une autre tare du milieu urbain.

La ville est à la fois prédatrice et dépendante. Une des particularités de la ville africaine est la présence d’espaces et d’activités agricoles au cœur du tissu urbain, périmètres de cultures vivrières, jardins de case (comme à Bangui). Cette symbiose urbanité/ruralité donne à la ville africaine sa chaleureuse spécificité. Mais l’alimentation des villes se fait principalement par les importations, à hauteur de 30% en Afrique subsaharienne, 50% au Maghreb. Ainsi les espaces agricoles enclavés sont-ils absolument pénalisés, concurrencés par des importations à bien meilleur coût. L’espace urbain, s’il est dans le meilleur des cas un débouché pour les productions vivrières de la périphérie rurale, pénalise au total l’agriculture locale

La ville africaine est duale. Un dualisme entre ville "légale", celle qui relève des normes occidentales et qui participe à l’économie-monde, et la ville "illégale", celle des quartiers de peuplement informels, et où se développe une économie de subsistance et de survie. Il y a une ville du Nord dans chaque ville du Sud. Mais à bien regarder, il y a aujourd’hui une ville du Sud dans chaque ville du Nord. Villes du Nord et villes du Sud ont en commun à résoudre le problème crucial des ghettos, des contrastes sociaux, et des désordres qu’ils génèrent. La lutte est plus facile dans les pays riches ? Sans doute, mais c’est oublier le Paris, le Londres du XIXème siècle. Or ni Paris, ni Londres, capitales de pays déjà riches au XIXème siècle, n’ont eu à subir, en un laps de temps aussi court, un tel spasme urbain.

La ville est un puissant facteur de transformation des moeurs

C’est vrai partout dans le monde, et spectaculaire en Afrique. La ville, dissocie les solidarités villageoises traditionnelles, rend les liens familiaux plus lâches. Mais, peut être parce que c’est l’Afrique, le fil n’est jamais rompu entre le jeune citadin et son village d’origine, non plus qu’avec les aînés qui l’ont précédé en ville. Et puis de nouveaux liens se sont tissés. L’entraide est nécessaire dans ce milieu difficile.

Pour affirmer ses droits à l’occupation foncière, des associations de quartier se sont constituées, où des familles cotisent en vue d’acheter le terrain pour ne pas être victime d’une opération de "déguerpissement". Ces associations qui élisent des représentants sont en fait le premier pas, très important, vers une démocratie participative. Les 160.000 habitants d’une des banlieues les plus déshéritées de Dakar, "Guinaw Rails", se sont constitués en associations, construisent l’école primaire, fondent une caisse de crédit pour aider les femmes à créer un petit commerce. La ville offre d’étonnantes possibilités d’affirmation de soi et de liberté individuelle, parfois pour le pire, il est vrai.

La ville, lieu de production

L’économie informelle

Lutter pour sa survie stimule une créativité infinie. L’économie informelle fait vivre peut être 60 à 80% des actifs. L’informel désigne un ensemble d’activités non officiellement déclarées, difficilement recensées, ce qui fait dire par certains critiques, qu’il détourne une partie des recettes fiscales de l’Etat. D’autres y voient le régulateur économique et social face à la crise, tout comme le "travail au noir" dans les pays riches !

Elle repose sur une foule d’activités qui ne nécessitent pas un capital de départ trop important, et s’adapte avec souplesse aux besoins de la clientèle. "Economie de la débrouille", elle rend de grands services là où l’autorité publique est défaillante, comme dans les transports, souvent assurés par des taxis, ou même comme à Dakar par des minibus privés.

L’économie informelle répond aux urgences de la société, c’est un mode de survie, et il faut louer son inventivité. Il y a même des réussites, mais deux handicaps majeurs limitent sa portée macro-économique : l’accumulation du capital est peu favorisée en Afrique subsaharienne, et l’informel, instable par nature, ne gagne pas en productivité.

Les activités manufacturières

Elles sont concentrées géographiquement principalement près du port (fluvial ou maritime). Les activités industrielles, qui ont porté l’urbanisation de l’Europe, ne sont pas au rendez-vous pour celle de l’Afrique. Elles se limitent trop souvent à la simple transformation de produits primaires (bois,café, cacao, fruits, fibres textiles) destinés à l’exportation. Au mieux, ce sont des industries dites "de substitution aux importations", comme le matériel électrique. Elles sont peu créatrices d’emplois.

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Par contre, les activités de l’artisanat sont nombreuses, et diffuses dans la ville. Métiers du bâtiment, de la récupération de produits intermédiaires, transformés par les ferblantiers, les forgerons, les vanniers, les maroquiniers, les charbonniers, et qui deviennent des produits finis destinés aux ménages urbains et ruraux, aux touristes aussi. Nombre d’enfants y trouvent de quoi subsister.

La ville, relais de la mondialisation

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L’économie moderne est principalement représentée par les activités tertiaires, regroupées dans l’ancienne ville coloniale devenue "coeur de ville à l’américaine". Le CBD concentre les banques, les grands hôtels, les sièges des sociétés étrangères, le grand commerce, et bien sûr les fonctions de direction du pays. Ce coeur de ville est en prise directe avec l’économie mondiale. C’est par lui que le continent est amarré à la "cité globale". [7]

En conclusion

Les villes africaines sont aujourd’hui engagées sur le même chemin que les autres métropoles du monde. Elles montrent leur niveau de pauvreté, mais pas systématiquement de la misère. Elles sont l’espace de vie et de survie, et apportent sans aucun doute plus de bien être que les campagnes, elles contribuent à la création et à la modernité. De même que la population citadine se renouvelle d’elle-même, par accroissement naturel, la ville génère des supports de plus en plus essentiels de l’économie moderne. Plus que sur des ressources "données" comme l’étaient celles de l’économie traditionnelle (énergie, matières premières, force de travail), c’est sur des ressources "construites", (la synergie des connaissances, des compétences ) que la ville se développe. C’est pourquoi l’atonie des économies nationales n’a aucune incidence sur l’urbanisation de l’Afrique. Oui, les villes africaines et ceux qui y vivent sont l’avenir du continent.


[1capitale de l’Egypte

[21995, Source : Banque mondiale

[3capitale du Nigeria

[4capitale de la République démocratique du Congo

[5Transition démographique : Lorsqu’une population, dont l’accroissement naturel était faible car le taux de mortalité élevé annulait les effets d’un taux de natalité élevé, voit chuter le taux de mortalité du fait d’une amélioration des conditions de vie, alors que se maintient un taux de natalité élevé, cette population développe alors un fort accroissement naturel, et par conséquent une forte croissance de ses effectifs

[6Central Business District

[7Castells, 1998, chapitre VI, "L’espace et les flux"