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1er octobre 2002 | Imprimer cette page

NEPAD or not NEPAD ?

par Danielle Beaugendre

Là est la question... Le Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique a été lancé en juillet 2001, à grands renforts médiatiques et de rencontres au sommet sans précédent entre les chefs d’Etat africains et ceux du G8, le groupe des 8 pays les plus industrialisés de la planète.

Le NEPAD se propose de mettre l’Afrique à l’heure de la mondialisation. S’agit-il d’une "synthèse originale et assumée" [1], d’une "initiative de la dernière chance" [2], ou bien est-il le nouvel avatar d’une longue série de plans jamais réalisés, d’objectifs jamais atteints ?

Petit historique

Le NEPAD résulte de la fusion d’au moins deux initiatives. La première, le Millenium African Plan (MAP, sigle encourageant qui signifie aussi charte, carte) dont les auteurs étaient les trois présidents algérien, nigérian, et sud-africain. La seconde, le plan Oméga du président sénégalais Abdoulaye Wade, largement axé sur les infrastructures, et d’inspiration franchement libérale.
Lors de la conférence de Dakar sur le financement du NEPAD en avril 2002, furent retenues dix "priorités", dix secteurs sur lesquels devraient être concentrés les efforts de développement. En voici la liste [3] :

- La bonne gouvernance publique
Démocratie, élections libres et honnêtes, institutions démocratiques, respect des droits de l’homme, de la femme et de l’enfant, transparence dans la gestion du patrimoine public.

- La bonne gouvernance de l’économie privée
Justice indépendante et honnête dans les litiges impliquant les investisseurs étrangers, gestion honnête et transparence des sociétés, etc.

- Les infrastructures
Routes, chemins de fer, ports et aéroports, sont des éléments, des coûts de production pesant sur la compétitivité des produits africains, appelés à être vendus à l’étranger. Les infrastructures sont aussi créatrices d’activités économiques.

- L’éducation
Les ressources humaines sont le facteur le plus important de la croissance.. Des pays sans ressources naturelles comme le Japon, la Corée du Sud, Taiwan, Singapour, ont montré qu’un pays pouvait se développer uniquement en investissant massivement dans l’éducation et la formation.

- La santé
C’est un pari important pour l’Afrique, en raison de son taux très élevé de mortalité, dû à des maladies endémiques (malaria, tuberculose, sida). La bonne santé des populations est un facteur de productivité.

- Les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC)
L’accès aux NTIC doit être assuré aux populations dès la plus petite enfance et étendu à toutes les activités, de l’agriculture à l’industrie et aux transports, à l’éducation, aux services et aux échanges.

- L’agriculture
L’Afrique a un retard énorme en agriculture, qui se traduit par sa dépendance alimentaire difficilement concevable pour un continent immense qui dispose de terres et d’eau.

- L’environnement
Aux dégâts naturels, tels que ceux qui résultent du climat (sécheresse, désertification, érosion des côtes..) s’ajoutent ceux causés par l’homme. La bataille de l’environnement nécessite d’importants moyens.

- L’énergie
Partie intégrante et nécessaire du développement, mais certains pays n’ont pas d’énergie naturelle exploitable. Les pays africains envisagent des oléoducs et des gazoducs qui permettraient leur approvisionnement.

- L’accès aux marchés des pays développés
La communauté internationale vient de reconnaître que la base du développement c’est plus l’agriculture que l’industrie sans base locale.

"Des discussions se sont engagées entre le G8 et l’Afrique, et nous avons bon espoir de voir s’ouvrir devant nous les marchés internationaux. Mais ces perspectives ne deviendront réalité que si elles bénéficient d’investissements massifs".

En quoi le NEPAD se distingue-t-il des initiatives antérieures ?

Pour certains, sa première originalité, qualité faudrait-il dire, est d’avoir été conçu, élaboré et préconisé non pas par les Nations Unies, mais par des dirigeants africains en exercice, conscients de leurs responsabilités. C’est ainsi qu’ils voient dans l’établissement d’un système "d’examen" par des pairs, en vue de favoriser l’obligation de rendre compte, l’une des mesures les plus intéressantes. Ils considèrent aussi que le NEPAD prend en compte, avec justesse, la richesse patrimoniale de l’Afrique : les forêts tropicales et leur biodiversité, les réserves du patrimoine archéologique, le potentiel minier et agricole.

Ils apprécient que le Nouveau partenariat ne triche pas sur les problèmes de corruption, de mauvaises gouvernances, et les faiblesses des politiques menées depuis les indépendances. Enfin, ils sont certains "qu’une intégration gérée efficacement présente les meilleurs perspectives d’une prospérité économique, et à terme, d’une réduction de la pauvreté". Bref, ils veulent s’insérer dans l’économie mondiale, en particulier par un commerce enfin équitable entre le Nord et le Sud, et par la mise en place d’échanges inter-africains.

Pour ce faire, le NEPAD estime que le continent a besoin de 64 milliards de dollars.

Nous touchons là une des ambiguïtés du programme.

Qu’en pense le G8 ?

Il a une approche très nuancée des priorités. Pour lui, l’urgence réside dans la rénovation des relations de coopération entre l’Afrique et les pays industrialisés, et non dans le volume des ressources financières allouées au continent. Il insiste sur "l’importance pour l’Afrique de mettre en place les conditions qui faciliteront l’arrivée des investissements privés dont la contribution économique sera considérablement supérieure à tout montant prévisible que l’aide publique pourra apporter".

Bref, pas d’argent.

Le sommet du G8 de Kananaskis au Canada, en juin dernier, n’a pas vraiment permis d’aplanir ces divergences, ce qui fragilise évidemment toute initiative !

C’est vrai que l’image de l’Afrique, aux yeux de la communauté internationale, est trouble : conflits permanents, maladies endémiques, sida, faibles performances économiques, paupérisation. La mutation de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) en Union africaine cet été 2002, jugée utopique par certains, répond en fait à l’essoufflement de l’OUA, qui avait à gérer la situation post-coloniale, et qui n’était plus adaptée aux nouvelles donnes de la mondialisation. En cela, cette initiative, qui conforte le NEPAD, peut être regardée favorablement par les décideurs de la planète.

Mais, est-ce suffisant pour lever les doutes sur l’efficacité du NEPAD ?

Les trois secteurs de développement jugés prioritaires correspondent aux trois premiers points du programme et au dernier, l’insertion dans le marché mondial. Cela ne change guère des bonnes vieilles directives internationales à travers les plans d’ajustement structurel ! Le NEPAD ne serait-il qu’un nouvel instrument aux mains de l’Occident ?

Et puis le G8 s’est focalisé sur quelques sujets-clés qu’il a répartis entre ses membres : la gestion des conflits est confiée à la Grande-Bretagne, l’éducation et la santé aux Etats Unis, la gouvernance à l’Union européenne, le commerce et l’investissement privé à l’Allemagne. Cette initiative éclatée en plusieurs dossiers contradictoires enlève de sa cohérence au projet et en le disséquant, l’empêche de répondre à la question fondamentale : vers quel objectif de développement in fine doit tendre l’Afrique en ce début de deuxième millénaire, alors que sa population va encore s’accroître ?

Une approche du développement à repenser ?

Que pensent les Africains du NEPAD ? Ils n’en pensent rien parce qu’ils ne sont pas informés. Ce n’est pas que la société civile soit démobilisée, mais elle consacre toute son énergie à des actions locales, donc éparses, visant à la survie quotidienne des Africains. Elle n’a donc guère les moyens de regarder plus loin. Une première approche positive serait celle de lutter contre la marginalisation des populations, d’autant plus que le NEPAD et le G8 placent en tête de leurs exigences la bonne gouvernance... A l’heure de la démocratisation de l’Etat et de la société plus de transparence serait la moindre des choses.

Or le NEPAD est une création très étatique. Des Etats qui n’ont d’autre choix que de plaire aux institutions internationales. L’aide qu’ils demandent est conditionnée par l’adoption de solutions imposées, dont la préoccupation première n’est pas vraiment le souci du développement durable en Afrique. On en revient au point de départ ! Le mode de développement présenté comme la solution aux problèmes du Sud n’est souvent qu’un autre visage de l’occidentalisation. Et le développement durable de l’Afrique réside-t-il dans son occidentalisation ? On peut craindre comme il a été dit plus haut, que le NEPAD ne se leurre, et soit lui-même un leurre.

Il serait temps de réfléchir à une approche régionale, africaine, du développement, à un plan d’aménagement intégré du continent. Les différentes régions d’Afrique se sont toujours mal articulées les unes aux autres : le cas de l’Afrique du nord est caractéristique. Cette partie du continent en dépit de ses fardeaux, a un riche potentiel naturel, connaît un développement économique, constitue un marché potentiel, mais ses relations avec l’Afrique subsaharienne sont inexistantes, elles sont tournées vers la Méditerranée, évidemment plus attractive dans l’immédiat. L’Afrique centrale a peu de relations avec le reste du continent, tandis que l’Afrique du sud, elle qui est un pôle attractif pour les investisseurs étrangers, est loin d’être le moteur que le Japon fut pour l’Asie.

Le NEPAD pourrait être le maître d’oeuvre de l’harmonisation du continent. Remplacer l’OUA par l’Union africaine est un symbole fort. Encore faudrait-il secouer l’indifférence d’un certain nombre d’Etats africains qui ne se sont jamais prononcés sur ce "partenariat". Encore faudrait-il y intéresser les élites intellectuelles africaines, et aussi - surtout ? - faire partager ses objectifs aux populations.


[1Ahmedou Ould-Abdallah, Secrétaire exécutif de la Coalition mondiale pour l’Afrique

[2John Igué, Consultant au Club du Sahel et de l’Afrique de l’Ouest

[3Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique). Source : Jeune Afrique (14 février 2002)