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2 juin 2013 | Imprimer cette page

Le rôle des États-Unis dans le monde va être redéfini par l’énergie bon marché du schiste

par Rivery

L’autosuffisance des États-Unis en terme d’énergie risque fort de mettre fin à la dépendance américaine à l’égard des régimes despotiques des pays du Golfe, mais la Russie pourrait y perdre le plus gros.

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Attaque d’un pipeline pendant la Guerre d’Iraq. La politique étrangère des États-Unis a été influencée par la nécessité de garantir l’approvisionnement en pétrole fourni par le Moyen-Orient, mais cette dépendance est susceptible de prendre fin. Photographie : Jamal Nasrallah/EPA

Après la chute du mur de Berlin, l’émergence de la Chine et le Printemps arabe, il semble vraisemblable que l’indépendance énergétique des États-Unis va déclencher le prochain grand changement géopolitique du monde moderne.
La dépendance des États-Unis aux pays du Golfe pour leur pétrole, et par conséquent son besoin de maintenir une forte présence aux Moyen-Orient afin que le pétrole continue de couler, a été l’une des constantes du statu quo instauré à la fin de la seconde guerre mondiale. Mais la situation pourrait se renverser.

Cette situation a été surnommée « le retour au pays ». Après des décennies où l’érosion de la production américaine a été racontée en détail dans les complaintes décrivant le monde ouvrier de Bruce Springsteen, l’énergie bon marché est vue comme l’aube d’un nouvel âge d’or pour la plus grande économie mondiale.
La raison est simple : les États-Unis hébergent de vastes gisements de pétrole et gaz de schiste, devenu commercialement viables grâce aux améliorations apportées à une technique vieille de 200 ans, appelée fracturation hydraulique, et aux prix continuellement élevés du pétrole brut. L’exploitation de terrains dans des états de la région des Appalaches, comme la Virginie occidentale ou la Pennsylvanie, et plus à l’ouest dans le Dakota du Nord, a sensiblement transformé les perspectives énergétiques des États-Unis du jour au lendemain. Le professeur Dieter Helm, un spécialiste en énergie à l’Université Oxford a déclaré « Aux États-Unis, le gaz de schiste n’existait pas en 2004. Maintenant il représente 30% du marché. »

Selon une nouvelle étude du Harvard Kennedy School Belfer Centre, si toutes les ressources connues de gaz de schiste en Amérique du nord, ainsi que de nouveaux terrains, étaient exploitées au niveau de leur potentiel commercial, la production pourrait plus que quadrupler au cours des 20 prochaines années, et pourrait représenter plus de la moitié de la production de gaz naturel au États-Unis au début des années 2030.

La Pennsylvanie, où les premiers puits de pétroles furent creusés en 1859, a produit environ 30 millions de mètres cubes de gaz naturel en 2008. En 2010, l’état produisait 11 milliards de mètres cubes, poussant les États-Unis sur la voie de devenir le plus gros fournisseur mondial de pétrole et de gaz d’ici une dizaine d’année.

L’autosuffisance en énergie qui s’annonce a trois avantages économiques pour les États-Unis. Le premier de ces avantages est un impact direct sur la production et sur l’emploi du secteur, Barack Obama indiquant dans son discours sur l’état de l’Union que la fracturation hydraulique était susceptible d’assurer 600 000 emplois avant la fin de la décennie, et que dorénavant les États-Unis auront assez de gaz pour subsister durant les 100 prochaines années si les schémas de consommation actuels se maintiennent.

L’angoisse des régimes politiques du Moyen-Orient

Les conséquences à long termes pour le reste du monde sont difficiles à prédire, mais il devrait être juste d’affirmer que beaucoup des régimes dont le rôle sur la scène internationale repose seulement sur les hydrocarbures seront probablement affaiblis de manière significative, sinon balayés.

Ces régimes comprennent les monarchies qui ont jusqu’à présent résisté au Printemps arabe. Leur persistance repose sur un prix du pétrole traditionnellement élevé et sur un soutien inconditionnel des pays occidentaux. Ces deux conditions sont maintenant remisent en question.

Shashank Joshi, un confrère du Royal United Services Institute, a déclaré : « L’ordre politique des pays du Golfe durant presque la totalité de la période d’après guerre a reposé sur l’intérêt que portait les États-Unis sur la région. »
« Les monarchies ont perduré si longtemps non pas grâce à une quelconque légitimité populaire, mais parce qu’elles pouvaient se reposer sur un énorme soutien externe. Ces régimes politiques, qui ont déjà dû faire face à un fort taux de mobilisation national, vont subir une pression insoutenable et ne pourront pas en réchapper sans les atouts techniques que sont les armes occidentales. »

Peu s’attendent à ce que la Cinquième flotte américaine [1] remballe ses affaires et lève l’ancre pour rentrer dans un futur proche seulement parce que les américains ont trouvé assez de pétrole et de gaz au fond de leurs jardins pour subvenir à leurs besoins. Le changement géopolitique à tendance à intervenir une décennie ou deux après le changement économique, mais alors que les États-Unis se retrouvent moins dépendant de régimes politiques avec lesquels ils ont peu en commun, il y aura une forte pression sur le Pentagone pour commencer le rapatriement de ses troupes et de son matériel.

La rapidité du désengagement des États-Unis dépendra en grande partie de si l’alternative est l’instabilité et le vide politique, alors que toutes sortes de forces tribales et religieuses rivalisent pour obtenir le contrôle des royaumes du Golfe persique. Le rôle de l’Iran, une économie qui dépend largement sur le commerce de pétrole et qui a déjà subi des difficultés budgétaires dues à des sanctions, sera probablement crucial. Le futur de la région sera déterminé selon que, face à la crise, l’Iran décide de collaborer ou d’affronter ses adversaires du Golfe.

Ce désengagement dépend également sur la volonté qu’ont les nouveaux plus gros clients des pays du Golfe de prendre la place des États-Unis pour surveiller les itinéraires des pétroliers.

« Il y a un décalage entre la dépendance de la Chine et celle de l’Inde aux énergies importées du Moyen-Orient, et les mesures qu’elles mettent en place pour les garantir. L’Inde va avoir trois transporteurs, et l’Inde et la Chine rassemblent toutes deux une flotte maritime. Elles pourraient être amenés à collaborer si les États-Unis se retirent. » a déclaré Joshi.

Nicholas Redman, chargé de recherche sur les risques géopolitiques et la sécurité économique à l’International Institute for Strategic Studies, émet des doutes quant à la volonté des États-Unis, même libérés de leur dépendance au pétrole des pays du Golfe, de céder la place aux rivaux chinois et indiens.
« Si la situation dans le Golfe persique se détraque, cela se reflétera sur l’économie, que l’on s’y fournisse en pétrole ou non. » a annoncé Redman.

Les puissances pétrolières

L’alliance entre les États-Unis et Israël résistera sans doute très bien au changement. Comme viennent juste de le démontrer les élections présidentielles, cette question est devenue un article de foi dans la politique de sécurité pour les deux principaux partis politiques américains – une question qui n’a pas grand-chose à voir avec la géopolitique du pétrole.
Le Golfe persique n’est pas la seule zone où les puissances pétrolières sont menacées de s’écrouler. Le plus grand perdant de tous sera probablement la Russie de Vladimir Putin, un régime reposant en grande partie sur des prix de l’énergie élevés et sur un marché captif n’offrant pas de vraies alternatives.
La Russie ressent déjà les effets directs du nouvel âge du gaz. L’exploitation de son gisement de Chtokman – qui serait l’un des plus grands gisements de gaz du monde – enfoui profondément sous la mer de Barents, a été abandonnée car son client cible, les États-Unis, a maintenant ses propres sources de gaz naturel à domicile.

La Russie est le plus vulnérable des états pétroliers actuels à cause du rôle central qu’a le gaz dans la construction de sa réputation internationale. L’influence de Moscou sur l’Europe de l’Est et l’Europe centrale repose sur Gazprom [2], qui a utilisé sa mainmise pour fixer des conditions avantageuses, passant des contrats de vente à long terme liés aux prix du pétrole.

Actuellement, alors que de plus en plus de gaz naturel liquéfié (GNL) destiné à l’origine aux États-Unis se retrouve sur le marché occidental, le prix du gaz au comptant est plus bas que le prix du pétrole, et les Européens ont de nouvelles options, qui diminueront leur dépendance à l’égard d’un vendeur unique et dominant.

« La Russie vient juste de voir disparaître le marché qu’elle désirait. Les États-Unis produisent déjà plus de gaz que la Russie » a déclaré Redman.

Il a souligné qu’il y avait de sérieux obstacles – environnementaux et économiques – à une exploitation à grande échelle par l’Europe de ses propres sources de pétrole de schiste, mais que des importations des États-Unis ou d’ailleurs pourraient modifier la relation difficile entre le continent et Moscou.

« L’Europe ne veut pas dépendre davantage sur la Russie. Elle cherche d’autres options, par exemple : est-il possible d’importer du gaz de pays comme le Turkmenistan ? Si importer du GNL provenant des États-Unis devient une option sérieuse dans le nord de l’Europe, il pourrait y avoir des retombées intéressantes. »

La Russie a essayé d’aller voir à l’Est, mais la Chine préfère garder ses sources d’énergies dispersées autour du monde – par exemple des producteurs de GNL émergeants tels le Quatar, l’Australie et les états ouest-africain.
Le gouvernement de Putin a très souvent évoqué une diversification de l’économie russe, mais très peu de choses ont été faites dans cette direction. C’est toujours un état pétrolier avant tout, dépendant d’un prix du pétrole qui doit être de 120$ pour équilibrer son budget. Avec un cours actuel de 109$, Moscou fait déjà face à un sérieux déficit, qui semble ne pouvoir que se creuser dans cette époque d’abondance en énergie, augmentant ses problèmes à long terme et réduisant sa capacité à se diversifier.

David Clark, président de la Russia Foundation, a déclaré : « La Russie a besoin d’investir 200 milliards de dollars (155 milliards d’euros) par an pendant les 20 prochaines années, pour ouvrir de nouveaux sites et moderniser les infrastructures existantes. Mais elle subit de pertes de 60 milliards à 80 milliards de dollars de son capital par an. Elle ne peut pas satisfaire ces exigences. »

En conséquence, le Kremlin se retrouvera fortement affaibli, aussi bien dans ses relations avec les régions appartenant à la Russie que dans ses relations avec le reste du monde. Si Moscou gère son déclin correctement, il pourrait y avoir des effets positifs sur la coopération multipolaire. Obama pourrait penser qu’il a trouvé un allié dans ses tentatives pour réduire considérablement les deux plus gros arsenaux nucléaires du monde, et l’atmosphère pourrait être plus collaborative sur des questions comme celle de la Syrie au sein du Conseil de sécurité des Nations unis.

La géopolitique d’un monde ayant de l’énergie excédentaire sera nouvelle pour nous. L’Australie est pressentie pour devenir un acteur incontournable, rivalisant avec le Qatar pour le titre de plus grand exportateur de GNL d’ici à 2030. La région de l’Afrique de l’Ouest est susceptible de devenir une grande plaque-tournante de l’énergie, de même que l’Argentine. Le monde sera aussi sans doute plus intéressant, plus multipolaire.

Quant à savoir s’il sera meilleur, cela dépendra en grande partie de la gestion du passage de l’ancien monde au nouveau.

Pourquoi maintenant ?

• Le gaz de schiste est un gaz naturel, le méthane, qui a été produit par la décomposition des forêts il y a des millions d’années, et qui est maintenant retenu prisonnier en profondeur dans des formations géologiques de roche dense.

• Fissurer ces roches demande une forte pression – un jet d’un mélange d’eau, de sable et de produits chimiques lancé à pleine puissance contre les formations de roche – et la technologie nécessaire n’a été développé que très lentement depuis les années 1950.

• Plus important encore, le forage classique pour extraire le pétrole et le gaz consiste à construire des puits verticaux qui débouchent sur des champs pétrolifères, où le contenu est alors craché à la surface, et où il peut être récupéré.

Relâcher du gaz de schiste est complètement différent, et requiert de fissurer les roches en plusieurs points proches les uns des autres, et ce sur de grandes distances, ce qui rend inutile les puits verticaux.

Ce n’est que dans le début des années 2000 que les techniques de forage horizontal nécessaires ont été perfectionnées.

• On peut désormais creuser des puits de 1 500 mètres à 2 100 mètres de profondeur, puis les dévier selon le bon angle pour créer des tunnels de 1 500 mètres à 2 500 mètres de long. Cette opération permet de fissurer les roches sur de très grandes distances.


[1La Cinquième flotte des États-Unis (United States Fifth Fleet) est une flotte de l’US Navy, chargée des forces navales au Moyen-Orient, et dont le QG se trouve au Bahreïn.

[2S.A. russe d’extraction, de traitement et de transport de gaz naturel.