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9 juin 2013 | Imprimer cette page

Gaz de schiste : si propre que ça ?

par Rivery

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D’après les chercheurs, une telle quantité de gaz de schiste fuit avant d’être utilisée que son impact sur le climat est comparable à celui du charbon. Photographie : Shutterstock.

Le mythe le plus récent et le plus courant à propos du gaz de schiste est qu’il s’agit d’une énergie alternative, propre, voire écologique. Le gouvernement de la Colombie Britannique qualifie le gaz naturel de « combustible fossile le plus propre au monde », et de la clé pour un avenir à faible taux de carbone.

Mais d’après Anthony Ingraffea, spécialiste en fracturation hydraulique à l’Université Cornell, et dont les décennies de recherches sont à la base de cette succession d’articles dont celui-ci est le dernier, il faut creuser beaucoup plus loin pour obtenir la vérité.

Si l’on compare le gaz naturel avec le pétrole et le charbon, il produit effectivement moins de CO2 lors de la combustion.

Mais le gaz de schiste n’est pas un gaz naturel conventionnel. Il est beaucoup plus gourmand en énergie et contient souvent de grandes quantités de CO2 ou de sulfure d’hydrogène. De plus, l’étendue des émissions fugitives et des fuites de méthane générées par le développement du gaz de schiste défie directement les affirmations de l’industrie du gaz ainsi que du gouvernement quant à sa propreté.

Risques d’émissions catastrophiques de méthane

De nombreux scientifiques, dont Ingraffea, entrevoient désormais que l’exploitation précipitée de gisements de gaz non-conventionnels comme le schiste et le méthane émis par les couches de charbon, puisse dégager des quantités de méthane si importantes qu’elles pourraient contribuer à faire basculer la planète dans un « système climatique alternatif. »

Le méthane est non seulement le second gaz participant le plus au changement climatique mondial, mais il capture également l’énergie thermique dans l’atmosphère plus efficacement que le CO2. Il est 33 fois plus puissant que le CO2 sur une période de 100 ans, ou 105 fois sur une période de 20 ans. Autrement dit, des émanations à court terme de méthane peuvent faire plus de dégâts que les émissions de CO2.

“Chaque pourcentage de fuite de la production dans la durée de vie d’un puits produit presque le même impact sur le climat que de brûler du méthane deux fois » explique Ingraffea.

L’industrie du gaz naturel est maintenant la source la plus importante d’émissions de méthane dans l’atmosphère, après l’élevage intensif et les décharges.

Une grande partie du problème vient des fuites. Le méthane s’échappe dans l’air pendant le forage et lors des reflux du liquide de fracturation. Certaines des fuites interviennent durant la compression des gaz naturels, et d’autres durant l’acheminement par gazoduc.

Les usines à gaz naturel, qui affranchissent les gaz de leurs impuretés et de l’eau, relâchent également des quantités importantes de méthane. La Canadian Association of Petroleum Producers a estimé auparavant que les fuites de méthane dans usine type de traitement de gaz non-corrosif pourraient s’élever à 188 tonnes par an, et environ 251 tonnes dans une usine de gaz acides. Mais une inspection datant de 2004, menée par le chercheur Allan Chambers de la province d’Alberta, utilisant un radar spécial et un appareil photo permettant de repérer les fuites de gaz, a montré que les fuites réelles de méthane dans six usines de la province d’Alberta étaient quatre à huit fois plus élevées que les estimations de l’industrie du gaz. Les usines de traitement de gaz non-corrosif fuyaient de 1264 tonnes alors que les usines de gaz acides relâchaient 1020 tonnes par an.

Le niveau des taux de fuites a stupéfié les chercheurs. Selon une nouvelle recherche du géographe à l’Université de Boston Nathan Phillips, dans une ville comme Boston le système local de distribution de gaz perd jusqu’à 5% du produit dans les fuites. Cette étude, la première du genre, a mis en évidence des fuites de méthane généralisées au sein d’un système de distribution vieillissant (quelques 3 300 fuites) pour lequel des arbres ont été endommagés et des millions de dollars gaspillés.

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Une nouvelle étude montre les fuites de méthane provenant du système de distribution de gaz de Boston, jusqu’à 5% de la quantité totale transportée. Les pointes jaunes indiquent une concentration en méthane dépassant 2.5 parties par million (ppm). Source : New York Times.

Les estimations concernant les fuites de méthane provenant d’usines et de puits conventionnels n’utilisant pas la fracturation hydraulique varient entre 0.4% et 2%.

Mais de nouvelles études sur les gisements de gaz naturel massivement hydro-fracturés indiquent que les taux de fuites provenant des puits peuvent être de n’importe quelle valeur entre 4% et 9% du total de la production de méthane ou de gaz naturel. C’est presque le double ou le triple des estimations de fuites précédentes.

Une étude de 2013 parue dans Nature, un des plus importants journaux scientifique dans le monde, a mis en évidence que les gisements de gaz forés par fracturation hydraulique dans le Colorado et l’Utah relâchaient 9% de leur méthane dans l’air.

Plus de fuites, plus de pollution

Selon de nombreux scientifiques, toute fuite supérieure à 2% dans le secteur amont de la production de gaz naturel fait de la flamme bleue une source d’énergie polluante aussi problématique que le charbon ou le bitume.

Une étude australienne datant de 2011 révèle que tout ce qui a été acquis sur le plan climatique en transformant les centrales électriques à charbon par des centrales au gaz a été complètement perdu par des taux de fuites de méthane conventionnel de 10%, provenant des puits et gazoducs.

On estime désormais les émissions de méthane émanant du gaz de schiste presque 30 fois supérieures à celles des gaz conventionnels au cours de la durée de vie d’un puits.

Le système climatique mondial est si sensible aux augmentations du méthane qu’une étude récente conduite par Drew Shindell, un scientifique travaillant pour la NASA, a conclu qu’à moins que les émissions de méthane et de carbone noir (un autre capteur de chaleur puissant) ne soient rapidement réduites, la Terre se réchauffera de 1,5 °C d’ici 2030, et de 2 °C d’ici 2045 à 2050 en dépit de la diminution de CO2.

La réduction des fuites de méthane au sein de l’industrie du gaz naturel a été spécifiquement identifiée par Shindell comme un moyen important de ralentir le changement climatique et d’améliorer la santé de l’homme.

Le climat se réchauffe au gaz

À l’heure actuelle, le niveau de CO2 dans l’atmosphère s’élève à 393 parties par million (ppm) et augmente de 2 ppm chaque année en raison de l’exploitation et de la combustion de combustible fossiles et de la destruction de la surface boisée mondiale.

Les scientifiques s’accordent à dire que, quand l’atmosphère atteindra une concentration en CO2 de 450 ppm d’ici à 30 ans, « il commencera à se passer des choses vraiment terribles » a déclaré Ingraffea, notamment des tempêtes plus dangereuses, des sécheresses persistantes, des pluies torrentielles et des inondations côtières.

« Nous n’avons pas une centaine d’années devant nous pour régler le problème, et pourtant l’industrie prévoit qu’il y a assez de gaz de schiste pour nous approvisionner durant un siècle. » explique l’ingénieur.

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Anthony Ingraffea, professeur d’Ingénierie à l’Université Cornell : le gaz extrait par fracturation hydraulique « n’est vraisemblablement pas plus propre que le charbon ou le pétrole. »

Aussi, contrairement à ce qu’affirme l’industrie du gaz et les soutiens du gaz de schiste au gouvernement, le gaz naturel n’est pas « un combustible fossile propre ». Pas plus qu’il n’est une transition vers la propreté. En outre, une partie du gaz de schiste en Colombie Britannique contient une teneur en CO2 de 12%, qui se retrouve en grande partie diffusée dans l’atmosphère.

Les émissions fugitives et les fuites dans la production de gaz de schiste en Colombie Britannique atteignent aujourd’hui un total compris entre 12 et 22 millions de tonnes d’équivalent CO2 par an. Ce qui signifie que toute croissance dans la production de gaz de schiste rend pour la province toute réalisation de ses objectifs en matière de réchauffement climatique impossible.

Ressources naturelles Canada reconnaît cependant que le gaz de schiste produit en moyenne seulement 4% d’émissions de gaz à effet de serre de plus que les gaz conventionnels, et que le taux d’émission dans la région de la Horn River en Colombie Britannique est supérieur à ce chiffre de 10%. Néanmoins, les comptes-rendus fédéraux révèlent également que les données concernant les émissions de gaz de schiste sont extrêmement peu nombreuses et que « des millions de dollars ont été investis dans ces ressources alors que certains des impacts environnementaux étaient vraisemblablement peu connus. »

Pourtant, au bout du compte, le cas du gaz de schiste est clair selon Ingraffea : ce n’est pas une solution au changement climatique mais un autre problème. « Durant son cycle de vie, le gaz naturel non-conventionnel n’est probablement pas plus propre que le charbon ou le pétrole, et le gaz conventionnel est comparable aux autres combustibles fossiles. » conclut Ingraffea.

De plus, le développement rapide du gaz de schiste ne fera qu’aggraver les changements climatiques mondiaux, et pourrait devenir, s’il ne fait pas l’objet de restrictions, un point important qui ferait basculer le monde vers un chaos climatique.

Étant donné ces faits scientifiques, Ingreffea favorise une diminution de l’utilisation des combustibles fossiles et un moratoire sur la production de gaz de schiste, tout en focalisant les investissements dans des formes d’énergies renouvelables, notamment les énergies géothermique, éolienne et solaire.

« Ce n’est pas sorcier mais ça demande une volonté politique. »

Retrouvez la série complète des quatre articles « Gaz de schiste et hydrofracturation : mythe et réalités » ici.

Le journaliste récompensé Andrew Nikiforuk a écrit sur l’industrie de l’énergie pendant vingt ans et est rédacteur au Tyee. Ses précédents articles pour le Tyee sont disponibles ici.