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10 octobre 2010 | Imprimer cette page

Les calculs commencent à tenir debout : La promesse du téléphone portable.

par Marine Bourrier

Je travaille ou plutôt je suis intéressé par l’espace des TIC pour le Développement (ICT4D) depuis environ dix ans maintenant. Pendant ce temps, j’ai vu de nombreux changements intéressants, mais rien n’a été aussi palpitant ou aussi franchement révolutionnaire que la très grande expansion des réseaux GSM (Système Mondial de Communications Mobiles) et l’émergence d’applications qui se servent du téléphone portable devenu omniprésent pour offrir des services en exploitant leur capacité à fournir et collecter des données.

Atteindre une échelle limite, chercher la viabilité

Richard Heeks de l’Université de Manchester, et l’un des premiers spécialistes de l’espace des TIC pour le Développement, décrit pertinemment ce changement comme une transition des TIC pour le Développement 1.0 aux 2.0. Selon Heeks, le domaine des TIC pour le Développement est réellement apparu comme un objet du télé-centre modèle utilisé avec succès afin d’étendre les services de base des TIC à la périphérie en Amérique du Nord et en Europe.

Lancés dans le milieu des années 1990, les télé-centres ont apporté une façon relativement rapide et importante (# ordinateurs achetés, # personnes formées) de changer l’accès (division numérique) et le développement des capacités (Microsoft UP). Les télé-centres ont aidé à « lancer la machine » dans des zones où le marché ne parvenait pas à fournir un accès aux TIC.

Les télé-centres représentaient également un gros investissement car dès le départ ils repoussaient à la périphérie des formes de TIC pour le Développement probablement plus avantageuses comme la radio communautaire, afin d’essayer de vaincre les aspects économiques de base non soutenables d’un télé-centre rural, à savoir :

Connectivité + Courant Hors Réseau + Coût d’équipement + Réceptions de service

Le domaine se concentre désormais sur la quête de deux Graal, requis dans chaque proposition, mais qui sont dans presque tous les cas inaccessibles : la viabilité et l’extensibilité.

Les tarifs d’utilisateurs – nécessaires si vous avez déjà souhaité atteindre la viabilité – ont toujours été un combat, puisqu’ils excluent généralement le public convoité. A Geekcorps Mali, notre approche était : par de grandes prouesses tenter de réduire d’une manière ou d’une autre les coûts d’accès, en espérant créer des « modèles d’affaires » dans le procédé. Ceci a donné lieu à la création d’une approche « SneakerNet » [1] pour fournir des services des TIC asynchrones essentiels aux villages ruraux : un Wikipédia complet hors ligne qui rentre dans un CD-ROM, et une bande passante bridée sérieusement restreinte pour permettre aux radios communautaires d’accéder à Internet (via des R-BGAN prépayées) pour 2-3$ par jour.

Bien qu’astucieuses, nos solutions ne pourraient pas simplement maîtriser les calculs exaspérants et ne pourraient pas non plus atteindre les niveaux d’accès requis à l’échelle souhaitée. Heureusement, nous, comme tous les groupes brillants dans le domaine, avons excellé dans l’évaluation anecdotique. Nous savions que ce que nous étions en train de faire était si difficile, que personne ne pouvait produire systématiquement de meilleurs résultats (nous aurions eu l’air ridicule). Les sources non confirmées n’étaient pas seulement acceptées mais aussi encouragées par les donateurs – c’était la seule façon possible de les faire apparaître sous un bon jour !

Au projet Villages du Millénaire, avec l’aide de groupes comme Inveneo, nous avons pu profiter de l’apparition d’ordinateurs à bas coût et à faible énergie, du réseau wifi longue portée et, de plus en plus, de flux de données GSM pour fournir des services des TIC d’une façon beaucoup plus abordable. La viabilité est toujours un vrai défi, mais le prix pour évaluer la proportion de salles informatiques à l’école se réduit à tel point que l’on commence à voir les gouvernements et les populations locales investir davantage leur propre argent pour promouvoir l’accès aux TIC.

La révolution qui a permis aux services des TIC de passer à un point de réelle adoption et d’impact – ou comme le décrit Heeks, d’un outil de développement à une « plate forme pour le développement » — c’est le téléphone portable.

Se rendre compte du Potentiel

Les téléphones portables ont rendu l’adoption des services des TIC réalisable parce qu’ils sont devenus incontestablement accessibles. Les téléphones portables ont atteint un tel prix de référence que même les plus pauvres peuvent s’en offrir un – et les réseaux de GSM, financés un dollar à une époque par des cartes à gratter prépayés, sont de plus en plus omniprésents.

La voix reste l’application tueuse

 [2]

La capacité à communiquer librement lie les familles, renforce les réseaux sociaux, réduit les voyages, vainc l’analphabétisme et procure de la sécurité. Avec la voix, de nombreuses solutions à des questions comme le problème du « prix du marché » peuvent être résolues par l’homme, étant donné que cette information ne représente désormais qu’un appel téléphonique à une source fiable dans un marché plus grand. L’accès à la voix a déjà eu un effet transformateur pour la majorité de la population pauvre dans le monde et il n’augmentera que lorsque le prix pour passer un appel diminuera grâce à la guerre des prix et à la concurrence accrue des opérateurs –fait qui peut déjà se voir en Asie du sud-est.

Les téléphones portables basés sur des applications et du service

Les téléphones portables eux-mêmes sont de plus en plus utilisés comme une plate forme au sommet de laquelle les applications se servant des SMS ou des réseaux EDGE/3G sont utilisées pour collecter des données et faciliter l’offre de services. Plus récemment, j’ai été activement impliqué dans le domaine en rapide expansion de la Santé Mobile [3], où nous nous centrons sur l’utilisation de cette plateforme pour l’amélioration de la santé. Pour le moment, mes collègues et moi, accompagnés d’autres groupes comme UNICEF et FrontlineSMS, nous sommes intéressés à des applications qui rendent l’usage des SMS astucieux pour la santé. Ceci nous permet d’exploiter des téléphones de base qui sont déjà dans la plupart des poches des gens travaillant dans des environnements où il n’y a toujours pas de connectivité aux données GSM.

J’ai fait partie de deux projets particuliers de SMS pour la santé qui m’ont convaincu de la viabilité de cette approche.

Il y a environ un an au Kenya, nous avons lancé ChildCount+, qui aide les employés du secteur médical à enregistrer les enfants de moins de 5 ans et les mères enceintes dans leur communauté pour ainsi faciliter le suivi de leur santé. Pendant les 3 mois d’utilisation, l’équipe des employés du secteur médical a pu enregistrer 95% des 10 000 enfants dans leur communauté et a utilisé le système pour noter environ 30 000 dépistages nutritionnels routiniers, détecter approximativement 3 000 cas de paludisme et identifier à peu près 500 cas de malnutrition aigüe.

En Ouganda, nous avons travaillé avec le ministère de la santé pour transformer le formulaire, qui est utilisé par le centre médical et basé sur une déclaration hebdomadaire des maladies, en un formulaire qui peut être envoyé par SMS. Dans les 180 centres médicaux couvrant deux régions où le système a été testé, nous avons eu un taux de déclaration de 90% environ. Ceci a permis au ministère non seulement d’avoir une vision précise du taux de paludisme, mais également de voir où les médicaments clés étaient manquants.

Dans les TIC pour le Développement, où les bénéficiaires directs se comptaient habituellement en centaines, la vitesse d’adoption de ces services et de leur apparente échelle de reproduction est vraiment intéressante et représentative du véritable changement imminent. Le coût réduit des SMS et un changement accru aux données devrait, on l’espère, aider à améliorer la viabilité de ces services à l’avenir.

Un facteur limite, pour augmenter l’échelle de la viabilité, restera la capacité locale technique à soutenir et « posséder » ces services dans le temps.

Pour cela, il est d’abord important d’intensifier les efforts afin renforcer les départements de science de l’informatique à l’université. Deuxièmement, il est important de fournir un espace aux jeunes programmateurs pour affiner leurs compétences, développer leurs idées et établir le lien qui composera l’identité d’une communauté technologique.

C’est intéressant de voir que les laboratoires d’innovation comme le iHub à Nairobi, Hive à Kampala et Limbe Labs au Cameroun commencent à faire leur apparition pour faire face à ce besoin.

N’oubliez pas

Avec les technologies il est de plus en plus facile d’être exclu du terrain et de la pratique de la « chaise du développement ». Nous devons également rappeler que nous créons seulement des outils afin d’aider les gens qui les utiliseront à résoudre leurs problèmes.

Des domaines comme la Santé Mobile sont également atteints de « technocentrisme ». Les technologues et non pas les spécialises de la santé sont encore avant tout vus comme les meneurs du domaine. Le fait que je sois une figure respectée dans la communauté de la Santé Mobile en en est la preuve.

Enfin, les campagnes publicitaires sur les téléphones portables se multiplient et nous devrions en être conscients et rester prudents.

Le potentiel des services des téléphones portables, cependant, est indéniable et par la suite nous trouverons la bonne combinaison. La bonne nouvelle est que les calculs commencent à tenir debout.

Article de Matt Berg, http://www.nten.org/blog/2010/08/31/math-starting-add-promise-mobile, 31 août 2010, traduit par Marine Bourrier (Aedev).


[1méthode de transfert de fichier sans réseau, qui fonctionne par exemple par l’intermédiaire de clés USB ou de disquettes, NdT

[2programme informatique si attrayant qu’il justifie à lui seul, l’achat ou l’adoption d’un type particulier d’ordinateur, de console de jeu, de système d’exploitation ou de téléphone portable, NdT

[3vise l’amélioration de l’accès à la santé en tirant parti de l’usage des téléphones portables, NdT