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11 juillet 2010 | Imprimer cette page

Etude de logiciels, repenser l’informatique pour le développement en Afrique.

par Marine Bourrier

Le champ scientifique de l’informatique se construit grâce au travail de toute une vie accomplie par des hommes tels que Vannevar Bush au nom de l’industrie occidentale, de l’armée et du gouvernement. Une grande partie de ce qui a été mis au point après 1940 l’a été pour servir ces intérêts de base. L’informatique d’aujourd’hui a presque complètement émergé d’un contexte occidental tout en ayant à l’esprit un utilisateur occidental. L’« ère informatique » subséquente est donc un objet de cette même culture, qui a ancré ses valeurs à différentes étapes de son développement. Identifier les origines historiques des phénomènes informatiques, et la culture qu’ils représentent, nous aide à comprendre sa forme étrange lorsqu’on le met en place dans d’autres régions du monde. Sommes-nous capables de voir des alternatives viables, uniquement en reconnaissant ces points d’intersection ?

Parallèlement, le rôle croissant des logiciels dans la société fait que c’est un élément important de tout débat sur les TIC pour le développement (ICT4D). Les logiciels servent de plus en plus à rassembler la société. C’est le niveau intermédiaire qui collecte, organise et distribue nos données et nos informations. C’est l’organisation de code qui, de plus en plus, contrôle nos systèmes et dirige nos actions. Tout comme Matthew Fuller l’explique dans son ouvrage Software Studies, a Lexicon [1], « comme le logiciel devient un élément des formations sociétales que l’on considère comme perfectionné (ou du moins il s’inscrit dans une phase où, dans les pays du Nord, les générations naissent avec comme étant un élément des équipements de la vie de tous les jours), nous devons rassembler et concrétiser diverses associations et interprétations de logiciels pour qu’ils soient compris et expérimentés ». L’omniprésence des logiciels et leur rôle décisif en font un point d’étude important. En même temps leur intérêt ne se limite pas au Nord puisqu’ ils font également de plus en plus partie de la vie des Africains. Ce n’est qu’une question de temps avant que, sur le continent africain, chacun possède et ait accès à un téléphone portable et dépende ainsi du même « élément des équipements de la vie quotidienne » d’après ce qui a été constaté ailleurs. Les logiciels envahissent de plus en plus le monde entier, y compris l’Afrique, et c’est précisément en marge de la société d’information mondiale que les questions ont généralement besoin d’être posées.

Tout comme Matti Tedre et Ron Eglash l’affirment dans leur article Ethnocomputing [2], « il y a deux arguments principaux : un argument de conception/justice sociale et un argument théorique/académique. Le premier argument est qu’une meilleure compréhension des dimensions culturelles de l’informatique peut améliorer la conception des systèmes et des pratiques informatiques chez les groupes défavorisés et les populations du tiers-monde. Le second argument est qu’une compréhension des dimensions culturelles de l’informatique peut enrichir la compréhension que les gens ont de l’informatique dans son ensemble ». Les deux arguments ouvrent un nouvel espace pour l’analyse qui non seulement répond mieux aux besoins des populations marginalisées mais requière une meilleure compréhension des bases principales de l’informatique.

Cet argument a pour objectif de démonter le mantra historique, l’idée que les solutions viennent du nord et les problèmes du sud. En créant un « paradigme d’égalité », le défi provient de nos propres définitions et de la croyance intrinsèque selon laquelle le savoir est localisé dans les pays développés. Matti Tedre et Ron Eglash font remarquer que, « l’une des barrières les plus importantes à la recherche d’idées Ethno-informatiques c’est l’estimation inégale du savoir dans les endroits où le pouvoir social est élevé (par exemple, occident, pays industrialisés, technologies avancées) et du savoir en marge du pouvoir social (par exemple, indigènes, tiers-monde, vernaculaire) ». De ce point de vue l’Ethno-informatique propose d’englober les deux mondes ce qui signifie qu’aucun n’est privilégié par rapport à l’autre. A cet égard, il y a des raisons de croire que les différences culturelles devraient être honorées par opposition à la technologie qui les précède trop souvent. Nous ne parvenons pas à admettre que nos différences culturelles sont d’importantes sources d’idées, d’arguments alternatifs qui mènent à de nouvelles façons de résoudre les problèmes. Quoi qu’il en soit, c’est la diversité culturelle, puis la technologie que nous utilisons, qui se met dans son propre contexte.

Andrew Pickering affirme que la science est fondée sur une histoire d’adaptations. Ce n’est pas un processus de substitution complet. En dehors des expériences la société reçoit des remarques critiques nécessaires à l’amélioration d’une conception ou à la modification d’un système. Il dit clairement que ce processus se base sur des relations techniques, sociales et naturelles. Comme cité dans Ethnocomputing, « il existe indubitablement des lois physiques universelles qui gouvernent le fonctionnement des systèmes informatiques, mais uniquement par une multitude d’expériences – qu’elles soient menées par des puces électroniques, par des plateaux de jeu africains sculptés, ou par la génération de théorèmes et de preuves – que l’on peut apprendre ces disciplines ». C’est ce processus d’apprentissage qui est décisif pour la compréhension, l’usage, la déconstruction et la construction de technologies efficaces. Malheureusement, et comme on a pu le voir avec le projet OLPC, ce processus a trop souvent lieu sans la contribution des vrais actionnaires qui en fin de compte dépendent des technologies. On devrait accorder plus d’importance aux systèmes culturels de remontée de l’information trop souvent ignorés. Que ce soit un pirate informatique vivant dans les pays du nord ou un jeune artiste .net dans les pays du sud, son savoir approfondi se développe à partir du processus scientifique du monde entier.

En analysant le rôle du logiciel dans un endroit comme l’Afrique il devient possible de réfléchir à l’objet du logiciel lui-même, et dans une tournure dialectique, d’orienter son futur progrès. Il est important de regarder au-delà de son usage et dans sa production locale, où les logiciels sont déstructurés et conçus pour un contexte local. Autrement les individus qui ont le savoir, les compétences et la motivation ont du convertir les technologies actuelles de façon à ce qu’elles répondent aux besoins et aux désirs de leur environnement local. Cette approche va au-delà du technique et met plutôt un nouvel accent sur ces « figures de rapprochement culturel ». En comprenant la façon dont elles se connectent à la société d’information mondiale nous sommes capables de mieux comprendre comment les technologies doivent être modifiées et adaptées pour répondre aux besoins des cultures qu’elles représentent.

Étant donné la rapide expansion de la communication mobile et la connectivité Internet croissante, c’est seulement une question de temps avant que la population mondiale entière soit connectée, la réalité étant que la plupart des nouveaux utilisateurs vivent dans les régions du monde en voie de développement. Ce phénomène nous oblige à repenser l’informatique et à reconnaître qu’elle est appliquée dans un contexte qui change rapidement. Plus particulièrement, cela signifie que nous devons être sensible à la perspective de nouveaux utilisateurs et ainsi élargir notre perspective historique. Etant donné que ces nouvelles populations numériques font désormais partie d’une base économique de plus en plus puissante, comme on a pu le voir dans les pays tels que la Chine, l’Inde et le Brésil, des versions alternatives de la société d’information vont certainement apparaître.

Traduit de l’article http://ict4entrepreneurship.com/2010/06/14/software-studies-rethinking-computing-for-development/, du 14 juin 2010, par Marine Bourrier (Aedev)


[1Etudes de logiciels, un lexique, NdT

[2Ethno-informatique