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2 novembre 2009 | Imprimer cette page

Un ordinateur portable peut-il changer le monde ?

par Angelika Zapszalka

Il n’est plus question d’ordinateurs portables dans le projet « Un ordinateur portable par enfant ». Cela peut paraître étrange, mais cette notification provient de l’un des responsables principaux de l’organisation caritative OLPC dont l’objectif est de proposer une formation bon marché mais efficace aux enfants des pays en voie de développement.

Cela fait maintenant deux ans que je m’intéresse de près à l’association OLPC. J’ai observé une école nigérienne procéder à des tests du petit outil XO vert et jaune. J’ai interviewé Nicholas Negroponte, le penseur visionnaire à l’origine de l’idée ; et, actuellement au Rwanda, je suis en train de filmer la mise en œuvre la plus importante du projet en dehors d’Amérique Latine.

Je balance entre l’optimisme et le pessimisme en ce qui concerne les perspectives du projet. Atterrir dans un village situé juste à l’écart de la capitale du Nigéria, Abuja, et être accueilli par des dizaines d’enfants tous désireux de montrer leur ordinateur portable était une expérience transcendante. Mais durant ce voyage, j’ai également eu l’occasion d’interviewer le ministre de l’Education nigérien qui a bien signifié que les ordinateurs portables pour enfants étaient au bas de l’échelle de ses priorités, et cela, peu importe l’engagement quelconque que l’un des ses prédécesseurs aurait pris en commandant des centaines de milliers d’ordinateurs portables.

A présent, je me rends compte que le projet avance à reculons au Nigéria, et que l’école que j’ai visitée n’est plus impliquée dans celui-ci. Cela est certainement décourageant pour les enfants qui avaient adopté l’idée avec enthousiasme.

Pendant ce temps, de nombreuses querelles internes ont eu lieu, entre une faction de l’association déterminée à préserver le logiciel au code source libre de base de l’ordinateur portable, et une autre estimant que seul le système Windows pourrait être à l’origine de progrès dans beaucoup de pays.

Et l’effondrement du crédit n’a pas amélioré la situation. L’organisation caritative a dû procéder à une importante réduction de ses effectifs après que sa campagne « Give One, Get One » (Donnez-en un, Obtenez-en un), au cours de laquelle les acheteurs américains ont aidé à doter le monde en développement d’ordinateurs portables, n’ait pas fait ses preuves.

C’était donc réjouissant d’arriver dans une école primaire en marge de la capitale rwandaise, Kigali, et de découvrir que plus de 3000 enfants avaient accès aux ordinateurs portables XO et les utilisaient de manière créative.

Dans une classe, un instituteur montrait aux élèves comment réaliser une animation simple. Dans une autre, les enfants étudiaient le journalisme, utilisant leurs portables pour la création d’un journal – sans doute rempli de communiqués élogieux au sujet de la transformation du Rwanda, à la manière du « Times », sympathisant du gouvernement – ; et une troisième classe apprenait le fonctionnement du système solaire, en se servant de la documentation stockée dans la mémoire des ordinateurs portables.

Le Rwanda vient de commander plus de 100 000 portables XO, une part du financement provenant de la vente des licences pour téléphones portables, et a l’intention de les implanter dans un maximum d’écoles. Finalement, OLPC a trouvé un pays africain qui semble vouloir s’investir au-délà de la phase expérimentale et intégrer les ordinateurs portables au système d’éducation local.

Ainsi, ce fut plutôt une surprise de rencontrer David Cavallo, coordinateur des opérations OLPC à travers toute l’Afrique, qui me confia, « Nous ne souhaitons pas être une société d’ordinateurs portables ». Mais plus tard, alors que nous étions en train de bavarder de l’avenir du projet autour d’une bière au sein d’un hôtel de Kigali, j’ai fini par comprendre ce qu’il voulait dire. « Un ordinateur portable par enfant », ce n’est pas seulement une question de matériel ou de logiciel informatiques, c’est avant tout une question de philosophie de l’éducation. En tous cas, cette idée d’ordinateur portable bon marché s’est révélée tellement intéressante que l’industrie informatique l’a reprise.

« Si le marché crée des appareils de bonne qualité à prix démocratique, tant mieux – c’est un succès immense », explique Cavallo, bien qu’il semble peu convaincu que les goûts d’Intel fournissent des produits que l’Afrique puisse s’offrir.

OLPC va désormais se concentrer sur le moyen de rendre ses portables moins chers et moins énergivores, et j’ai l’impression que le prototype à l’écran tactile brillant découvert l’année dernière ne sortira jamais. Mais à présent, l’accent doit être mis sur la promotion de l’idée centrale du projet, à savoir que les enfants apprennent mieux quand ils sont actifs et engagés.

Il n’est pas si simple de convaincre l’Afrique, un pays où le système éducatif tend à favoriser les méthodes victoriennes de discipline stricte et d’apprentissage par cœur. Mais David Cavallo pense que le Rwanda se montre réceptif à cause de son histoire traumatisante :

« Après les problèmes qui ont eu lieu ici, l’accent est mis sur les droits humains, sur le développement humain… L’éducation est donc mise en avant à travers un développement humain total que l’on ne trouve pas forcément dans d’autres pays ».

D’ailleurs, OLPC a transféré l’entièreté de son programme d’entraînement de Cambridge, Massachussetts, à Kigali, comme une marque de foi envers le pays. D’après ce que j’ai vu, le Rwanda est en fait plutôt pragmatique quant aux apports potentiels des ordinateurs portables. Dans les écoles que j’ai visitées, un membre du ministère de l’Education m’a indiqué que le but était que sur 3000 élèves, 100 deviennent ingénieurs logiciels.

Néanmoins, les visionnaires d’OLPC bien intentionnés, mais parfois irréalistes, qui souhaitent changer le monde à l’aide d’un ordinateur portable semblent finalement avoir trouvé des partenaires de bonne volonté parmi les jeunes technocrates essayant en ce moment de convertir le Rwanda en capitalisme cognitif. Les deux parties se sont fixé des cibles apparemment impossible à atteindre. Mais si l’une d’elle y parvient, peut-être que l’autre le pourra également.

Source : "Can a laptop change the world ?", by Rory Cellan-Jones, UK BBC