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2 octobre 2007 | Imprimer cette page

ONG Acción por un Turismo Responsable ; Les impacts socio-écologiques de l’industrie touristique européenne en Amérique Centrale et aux Caraïbes : interview d’Ernest Cañada

par benedic

L’un des exemples les plus récents d’accumulation de dette écologique et sociale des entreprises européennes en Amérique Centrale et aux Caraïbes est le secteur touristique. La Fondation Luciérnaga [1], du Nicaragua, et l’organisme espagnol Action pour un Tourisme Responsable (ATR) ont élaboré une initiative conjointe pour développer une campagne de communication et de dénonciation sur les impacts négatifs du tourisme dans ces régions. Dans le cadre de l’Atelier Régional sur la Dette Ecologique de l’Union Européenne envers l’Amérique Centrale, le Sirel (service d’information latino-américain de l’UITA) [2] a eu un entretien avec Ernest Cañada, membre de la Fondation Luciérnaga et expert des effets du tourisme sur l’environnement et la société dans son ensemble.

LES IMPACTS SOCIO-ECOLOGIQUES DE L’INDUSTRIE TOURISTIQUE EUROPEENNE EN AMERIQUE CENTRALE ET AUX CARAÏBES [3]

- Interview d’Ernest Cañada, co-responsable de l’ONG espagnole ATR, repris du journal uruguayen Rel-UITA

D’où l’idée de réaliser une enquête sur les effets du tourisme en Amérique Centrale et aux Caraïbes vous est-elle venue ?

En travaillant avec la Fondation Luciérnaga sur le thème de la communication et de l’accompagnement des communautés locales, nous nous sommes rendus compte qu’une entrée massive de capitaux d’investissements se produisait autour de l’activité touristique. Ceux-ci entraînent beaucoup de changements et d’impacts sociaux et environnementaux qu’on évoque très peu dans le débat public. L’industrie touristique reste tout à fait légitime dans la mesure où elle continue de créer des emplois et de se présenter comme une industrie propre. En même temps, les actions militantes restent très isolées et ne produisent pas d’impacts importants.

Face à cette situation, nous avons décidé de développer une campagne de communication pour provoquer un débat public sur le tourisme en Amérique Centrale et aux Caraïbes, et de mettre en évidence ses effets négatifs. Cette campagne aboutira à la production d’une vidéo, à la publication d’un livre de reportages et d’un autre sur l’éducation populaire, et prendra comme exemple la situation de cinq pays de la région (des territoires au plus haut point touristiques) : le Nicaragua, le Honduras, le Costa Rica, le Mexique et la République Dominicaine.

Le développement touristique s’y exprime sous forme territoriale et les côtes, dans ces régions, sont actuellement prises d’assaut par les capitaux des Européens, des Nord-Américains et des Canadiens qui cherchent à créer les conditions propices à leurs projets.

Dans votre exposé, vous parlez d’une similitude très forte entre la dynamique de développement des monocultures et le tourisme. Pourriez-vous expliquer ce concept ?

Le développement touristique est en train de s’installer dans un territoire qui, depuis les temps de la colonie, a été traditionnellement un territoire de monocultures destinées à l’exportation. Ces monocultures se sont développées de manière cyclique, c’est-à-dire qu’elles s’installaient dans une zone et que lorsqu’elles entraient en crise, elles allaient occuper de nouveaux territoires. Il y a de nombreux parallèles qui nous aident à comprendre ce qui nous attend. D’un côté, cette ressource est d’une très grande fragilité étant donné qu’elle dépend de quelque chose que le pays ne maîtrise pas, qui est en dehors de ses centres de décision. Il y a un facteur de risque très important parce que le pays d’accueil ne peut pas contrôler tous les éléments qui permettent l’arrivée de touristes. D’un autre côté, ce qui ressort de l’enquête, c’est que le comportement du tourisme en termes de cycles économiques est très proche de ce qui se produit avec les monocultures. Le tourisme entre dans un territoire vierge au niveau « productif », il déplace la population de paysans ou de pêcheurs de la zone qui produit des aliments. Il se développe alors de manière intense, épuisant les ressources naturelles, jusqu’au jour où cet épuisement provoque une crise de ce modèle productif, que ce soit à cause de la monoculture ou du tourisme, et le capital étranger se déplace vers un autre territoire, entamant de nouveau son cycle destructeur.

Quels sont les impacts du tourisme dans les zones où vous avez enquêté ?

Il y a deux genres d’impacts qui, au fil du temps, sont devenus dette sociale et dette écologique.

Concernant la dette sociale, nous observons comment l’industrie touristique a développé une argumentation se légitimant elle-même, qui justifie les privilèges que les Etats doivent lui proposer pour qu’elle s’installe, alléguant qu’elle génère des postes de travail. La majorité de ces postes de travail créés autour du tourisme et des activités connexes est caractérisée par la précarité, c’est-à-dire, les bas salaires, le travail temporaire, l’insécurité des contrats et le manque de syndicalisation. Dans le cas de Cancun, par exemple, nous avons vu comment les employés de chaînes hôtelières espagnoles, au moment de signer leur contrat, étaient obligés de signer leur démission sur une feuille blanche. Il y a aussi une persécution systématique et une répression envers les employés qui s’organisent en syndicat, et leurs noms figurent sur de vraies listes noires.

Et avez-vous assisté à de tels phénomènes de répression et de violation des droits du travail et des droits syndicaux sur les cinq territoires où vous avez enquêté ?

En règle générale, les syndicats et défenseurs des droits des employés ont à faire face à d’énormes difficultés dans l’ensemble des activités touristiques et des constructions associées au tourisme, et ce dans les cinq territoires dont il a été question. A titre d’exemple, en République Dominicaine, il y a eu récemment une grève générale de tous les secteurs du pays, et le secteur du tourisme est le seul à ne pas s’être rallié au mouvement.

Dans le cas des entreprises espagnoles, avez-vous constaté un intérêt des organisations syndicales de ce pays poussant ces dernières à intervenir dans ces phénomènes de violations des droits du travail et des droits syndicaux qui se déroulent en Amérique centrale et aux Caraïbes ?

Elles sont sans nul doute intéressées, mais il ne faut pas oublier que c’est difficile pour elles. La logique d’exploitation des ressources et de la main d’œuvre qui est actuellement en cours dans ces pays de la part des entreprises espagnoles est identique à celle qui s’est produite en Espagne où subsistent les mêmes difficultés par rapport à la syndicalisation et à la précarité de l’emploi.

Quels sont les autres effets causés par cette dette sociale du tourisme ?

Ces zones ont toutes un besoin constant de main d’œuvre étrangère, qui vit sur place dans des conditions d’illégalité et de vulnérabilité pour travailler dans le bâtiment et les services touristiques. En République Dominicaine, on fait appel à la main d’œuvre d’Haïti, au Costa Rica, on engage les Nicaraguayens, à Cancun, on fait venir la main d’œuvre d’Amérique centrale, et tous ces employés souffrent, en plus des conditions relatives au secteur, de l’extrême dangerosité de leur situation, ce qui rend difficile toute activité revendicatrice.

Il y a également un grave problème en rapport avec les accidents du travail...

C’est une conséquence souvent liée aux conditions d’illégalité dans lesquelles vivent les employés du bâtiment. Dans la plupart des cas, ils habitent dans des cabanes sur les chantiers, ou encore dans des quartiers marginaux qui sont apparus suite au début des travaux de construction. Dans ce contexte, il faut ajouter un élément : le nombre colossal d’accidents du travail. Ainsi, l’une des caractéristiques de la main d’œuvre qui travaille dans le bâtiment à Cancun est qu’il s’agit de paysans, qui, embauchés pour travailler jusqu’à 40 mètres de hauteur et sans mesures de sécurité, se sont vus impliqués dans des accidents à maintes reprises. Beaucoup d’entre eux sont tombés et morts dans toute la zone de Quintana Roo.

Vous parliez d’un phénomène préoccupant qui affecte psychologiquement les employés...

Oui, ils sont exposés à une précarité de l’emploi, et cette fragilité déteint plus largement sur leur vie. Dans de nombreux cas, on ne prévoit pas les conditions dans lesquelles vont vivre les personnes qui travaillent dans la construction de complexes touristiques et des services rattachés, pas plus que pour les personnes qu’on force à partir ou à qui on rachète les terres et qui finissent par élargir les ceintures de misère qui entourent les enclaves touristiques construites ultérieurement. Cette situation comporte un facteur aggravant : le partage quotidien d’énormes espaces situés tout près des quartiers luxueux. Ce phénomène de stress social provoque de graves troubles psychologiques ; en effet, d’après une étude de l’Université des Caraïbes de Cancun, la zone de Quintana Roo regroupe le plus grand nombre de suicides de tout le Mexique.

Quel rôle joue l’Etat dans le tourisme ?

Dans les cinq pays où nous avons enquêté, le rôle de l’Etat est de faciliter les choses à l’investisseur. Nous n’avons à aucun moment constaté une pratique systématique de contrôle, de respect des lois, de régularisation et de défense des employés. Il faut également prendre en compte un autre phénomène qui se généralise : la nette augmentation du coût de la vie dans ces zones, ce qui contribue au déplacement forcé de la population.

Quel genre d’impacts environnementaux le tourisme a-t-il entraîné, provoquant l’exacerbation de cette grande dette écologique que vous évoquiez dans votre exposé ?

Le premier impact est la privatisation des ressources à travers la fermeture des côtes, pour que les touristes ou les personnes ayant leur résidence secondaire sur place puissent en profiter. Un autre aspect est la destruction écologique qu’implique la construction de complexes touristiques et la crise que traverse l’eau. Cette ressource est limitée dans de nombreux endroits et on l’extrait pour subvenir aux besoins des activités touristiques, provoquant une pression énorme. Un terrain de golf, par exemple, demande à lui seul bien plus d’eau qu’une communauté rurale tout entière. On a également assisté à la destruction progressive des plages, parce qu’on construit sur les dunes, détruisant les mangroves, et cela provoque une plus grande faiblesse face aux phénomènes naturels. L’impact écologique est lui aussi très grave au travers de la pollution, tant par les résidus solides que par l’eau. Cette pollution est provoquée par l’activité touristique, et l’Etat ne prévoit rien.

A la fin de votre exposé, vous parliez de « résistance » et de « pièges ».

L’une des grandes forces de l’industrie touristique est qu’elle a su se positionner, avec une grande légitimité, dans l’ensemble des activités productives. Il y a globalement très peu de résistance face à ce type de développement touristique et immobilier, et c’est un secteur auquel on porte très peu d’attention. La deuxième difficulté, c’est qu’elle est en train de développer des outils, que j’appelle des pièges, pour rester légale. On parle de plus en plus de la Responsabilité Sociale Corporative (RSC) que les entreprises développent pour faire croire qu’elles ont pris un engagement sérieux envers l’environnement et les communautés proches de leurs complexes touristiques. Une étude récente d’une ONG espagnole a démontré qu’en Espagne, la RSC répond fondamentalement à une logique de marketing d’entreprise et en aucun cas à une volonté d’améliorer les conditions réelles des employés - hommes et femmes - ou de l’environnement. Avant de parler de Responsabilité Sociale Corporative, les entreprises devraient respecter les lois et cesser d’entraîner la corruption et de transgresser les volontés politiques.

Pouvez-vous nous en dire davantage sur le phénomène de la corruption ?

Si nous parlons de l’entreprise et de l’industrie espagnole, mais aussi de l’industrie touristique en général, il faut dire qu’elle a systématiquement eu recours à la corruption et à l’achat de volontés politiques pour ses propres intérêts. C’est ce qui s’est passé en Espagne, sur toute la côte méditerranéenne, et beaucoup d’affaires et de procès sont en cours à cause de ces pratiques. L’industrie touristique a appliqué le même système en Amérique Centrale et aux Caraïbes, essayant de transgresser les lois, de forcer la législation pour améliorer ses conditions de développement touristique.

Quelles sont, alors, les alternatives à ce modèle, pour que le tourisme puisse également profiter à la population ?

Il y a là trois possibilités. La première se caractérise par la résistance face aux mégaprojets touristiques, parce que les résidents ont le droit de dire non au tourisme et ont la légitimité pour s’opposer à ce type de « développement » touristique qui ne contribue que très peu au développement de la population pauvre. Il y a également d’autres chemins pour que le tourisme puisse se développer autrement, si l’Etat contrôlait et planifiait par exemple davantage les activités touristiques, parce qu’on ne peut pas laisser l’investisseur étranger ou local arriver et développer ses projets sans qu’aucun contrôle ne soit effectué. Pour les populations locales, il existe des solutions comme le Tourisme Rural Communautaire, où la communauté paysanne elle-même développe l’activité touristique en tant que diversification de son activité productive habituelle et en tant que revenu d’appoint par une activité complémentaire ne remplaçant pas les activités traditionnelles [4]

Entretien publié à l’origine dans Rel-UITA et dans Rebelión.