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31 octobre 2007 | Imprimer cette page

Séminaire sur le Tourisme Durable : Session 4

par benedic

Session 4 [1]

- L’impact du Tourisme

Fathom : Pensez-vous que le tourisme est une force destructrice ? Pouvez-vous nous donner des exemples où le tourisme a eu des effets négatifs sur une région ou une communauté ?

Tim Forsyth : Oui, en effet, le tourisme peut être une source de destruction. Il peut, à long terme, amener le développement de certaines régions côtières ainsi que d’autres sites à se consacrer presque exclusivement au marché du tourisme. Une fois que l’exigence des touristes change et qu’ils vont ailleurs, tout ce qui reste, c’est une zone saturée d’hôtels, de bars et de parcs n’ayant supporté l’affluence, dégradés dans l’ensemble et qui ne présentent plus aucun attrait pour les touristes. La côte est de l’Espagne en est un bon exemple : devenue une destination très prisée pendant les années 1970, l’Espagne fut bien moins populaire dans les années 1980. Trouvant le littoral trop dégradé, les touristes ont alors préféré passer leurs vacances en Turquie.

Mais cet exemple ne s’arrête pas simplement aux zones côtières. Les peuples tribaux minoritaires dans les pays en voie de développement sont également visés par le tourisme, ce qui entraîne des répercussions complexes sur la manière dont ces gens se considèrent ou sur la façon dont ils sont pris en compte dans le processus du développement. Un bon exemple serait peut-être de parler des Masaï au Kenya car il se trouve qu’ils vivent près des grands parcs safaris. Je pense que l’influence du tourisme sur les Masaï n’a pas été positive ou, du moins, qu’ils n’ont pas autant bénéficié du tourisme qu’ils auraient pu. On les présente souvent aux touristes étrangers comme faisant partie du forfait safari et les « villages masaï type » accueillent de nombreux touristes qui viennent observer leur mode de vie. Selon les anthropologues, il s’agit d’une « authenticité mise en scène » : étant donné qu’ils ont parcouru de longues distances pour visiter un pays, les touristes exigent d’y voir quelque chose de différent, d’excitant, d’exotique et d’éloigné. On a recours à ce genre de pratiques dans beaucoup d’endroits comme au Pérou, en Thaïlande et en Inde. Cela ne veut pas forcément dire que les gens qui participent à ces exercices ont nécessairement une influence néfaste sur les communautés tribales, mais parfois, cela gêne l’intégration de ces peuples dans une société plus vaste. Cela peut même creuser le fossé existant au sein d’une même population, entre les groupes minoritaires et majoritaires.

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Tim Forsyth



Les peuples tribaux minoritaires dans les pays en voie de développement sont visés par le tourisme.

_ En Thaïlande, la plupart des tribus vivent dans le nord du pays. Ils ont migré de la partie sud de la Chine vers le Laos, Myanmar (Birmanie), le Viêtnam et la Thaïlande il y a plus de 100 ans. Beaucoup de personnes affirment qu’ils ont préservé leur style de vie, mais l’impact que le tourisme a eu sur celui-ci est controversé.

_ Les six grandes tribus sont : les Karen, les Hmong, Yao ou Mien, les Lisu, les Lahu, les Lawa et les Akha. Elles ont conservé leurs cultures distinctives et les touristes se rendent dans ces régions vallonnées pour avoir un aperçu de leur mode de vie. Il y a aussi des tribus comme les Paduang, ou les « femmes-girafes » qui sont plus petites. (cf. photo ci-contre)

_ Le terme de « femme-girafe » provient de la pratique des femmes qui portent à leur cou des anneaux de laiton. Cette tribu s’est révélé être une attraction touristique importante depuis le moment où elle a fui la Birmanie, il y a plus de dix ans. Perpétuant la tradition, les filles, avant même la puberté, commencent à porter des anneaux dont on augmente le nombre jusqu’à ce qu’ils pèsent 5 kg. Les anneaux maintiennent le menton vers le haut tout en repoussant les clavicules et les côtes, allongeant ainsi le cou.

_ Certains détracteurs affirment que la coutume a été déformée et exploitée par le tourisme étant donné qu’on incite les autocars remplis de touristes à se rendre là où vivent ces femmes au cou étiré.

Fathom : Le tourisme a-t-il mené à des violations des droits de l’homme ou au déplacement de communautés locales ?

Forsyth : C’est là l’une des grandes controverses sur le tourisme. Il y a pas mal d’exemples où des parcs nationaux ont été créés en déplaçant les populations locales vers d’autres parcs. Par exemple, pour le Parc National du Lac Rara au Népal, 400 villageois faisant partie du peuple Chhetri ont été chassés. C’est un vaste débat simplement parce que d’une part, les écologistes voudraient croire qu’on devrait laisser le parc aux animaux et aux plantes indigènes, et d’autre part, parce que les anthropologues et sociologues voudraient voir le peuple et le paysage réunis. En effet, le paysage n’existerait pas si ce peuple n’y vivait pas déjà. Pour poser le problème en des termes plus clairs : à quel point peut-on se servir du tourisme pour mettre en pratique des politiques qui obligent les populations à se déplacer, chose qu’on ne laisserait pas faire en temps normal ?

Les gens s’impliquent souvent dans les parcs nationaux. La question est de savoir combien ils sont et aussi de quel genre de personnes il s’agit. La réserve de Tambopata en Equateur [2] est connue pour son intégration des populations indigènes qui habitent dans les forêts. Les touristes viennent explorer ces zones forestières pour y observer les pratiques locales. Parfois, le problème se pose une fois que le parc national a été créé : on incite à nouveau les gens à aller vivre ailleurs, on coupe des arbres, on exploite les terres, après quoi on revendique un statut spécial pour y vivre. L’un des problèmes essentiels lorsqu’on créé un parc national est de décider qui l’on va inclure ou pas.

Fathom : Doit-on faire une distinction entre les impacts de différents types de tourisme, des globe-trotters aux touristes participant à des voyages organisés ?

Forsyth : Il y a beaucoup de types de tourisme et nous devrions les distinguer. Par exemple, un globe-trotter qui visite une région en vivant chez l’habitant, n’a généralement pas beaucoup d’effet sur l’environnement ou la société. A l’opposé, le touriste qui va dans de gros hôtels et des parcs à thème, entraîne de graves conséquences sur l’environnement local, les offres d’emploi et la nature même du développement dans la région. Il est essentiel de faire la différence entre ces deux types de tourisme même si de nombreuses personnes croient que petit à petit, le tourisme de globe-trotters finira par ressembler au tourisme de masse, ce qui est un risque quand un marché s’est implanté.

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Tim Forsyth


Partout dans le monde, de nombreux villages faisant partie des pays en voie de développement accueillent des touristes en masse qui viennent observer leur mode de vie. Les anthropologues emploieraient le terme d’« authenticité mise en scène » pour décrire l’idée que parce qu’on a parcouru une longue distance, il est important d’aller voir quelque chose de différent, excitant, exotique et éloigné. On a recours à ce genre de pratiques dans beaucoup d’endroits comme au Pérou, en Thaïlande et en Inde. Cela ne veut pas forcément dire que les gens qui participent à ces exercices ont nécessairement une influence néfaste sur les communautés tribales, mais parfois, cela gêne l’intégration de ces peuples dans une société plus vaste. Cela peut aussi augmenter les barrières entre les groupes minoritaires et majoritaires qui vivent dans un pays et qui forment un tout.

_ Ce panneau d’affichage mis en place par un voyagiste montre un « indigène » avec un os lui transperçant le nez. Cet exemple est révélateur de la manière dont on considère généralement les communautés de hill tribes : en utilisant une image coloniale d’un homme noir avec un os, on les voit encore comme un peuple primitif.

_ La réglementation de ces activités relève de la compétence des autorités locales et des gouvernements. Certains d’entre eux promeuvent activement ce genre de tourisme culturel. D’autres souhaitent surveiller rigoureusement le comportement des touristes en présence de ces communautés.

Fathom : Les gouvernements et ONG ont-ils constaté l’impact négatif que le tourisme de masse a causé dans certaines régions ? Que font-ils pour limiter cet impact ?

Forsyth : Pratiquement toutes les ONG ont constaté l’impact négatif potentiel du tourisme. Le WWF tient à règlementer l’utilisation des zones de safari et s’inquiète des effets néfastes potentiels résultant du tourisme sur la faune et la flore. Cependant, beaucoup de gouvernements adoptent une attitude très différente. La politique du Bhoutan dans l’Himalaya, par exemple, est peu commune : elle a imposé une taxe touristique très élevée aux touristes qui se rendent au Bhoutan - peut-être entre 100 et 200 $ (75 à 150 €) par jour. C’est un effort radical pour essayer de réduire le nombre de touristes mais également pour augmenter les revenus provenant du tourisme - une stratégie très efficace. D’un autre côté, le Népal qui est un pays voisin, n’adopte pas la même stratégie : lui est pour une approche favorisant de « grands nombres de touristes », ce qui peut entraîner une surcharge de certaines villes et des parcours de trekking. D’autres pays comme le Kenya et le Pérou tiennent également beaucoup à augmenter le nombre de touristes chez eux.

Fathom : Comment peut-on rendre les pratiques de tourisme durable attrayantes pour un large public et les mettre en application ? Où en est la réglementation du tourisme aujourd’hui ?

Forsyth : Je pense qu’il est important de définir ce qu’est précisément le tourisme durable. Beaucoup de gens parlent de tourisme durable alors qu’ils pensent en fait à l’écotourisme. L’écotourisme est un tourisme qui se concentre sur des régions écologiques attrayantes mais éloignées comme les forêts tropicales ou les récifs. Il peut aussi se tourner vers les peuples éloignés comme les Masaï. Beaucoup de gens croient qu’il s’agit là d’une forme de tourisme respectueuse de l’écologie mais il existe un corps de recherche considérable qui indique que ce n’est pas le cas et qu’il peut en fait infliger des dégâts importants aux écosystèmes fragiles ou encore renforcer la pression sur les populations éloignées comme les Masaï. Il est, selon moi, beaucoup plus important de parler du tourisme durable qui est en rapport avec toutes sortes de tourisme, depuis le tourisme de masse sur les plages d’Espagne, jusqu’au tourisme culturel de Stratford-upon-Avon [3], en passant par les forêts tropicales et récifs exotiques.

Il est important d’essayer d’augmenter d’une manière ou d’une autre le degré de conscience des dégâts potentiels du tourisme dans des localités particulières. Le problème, c’est qu’il est très difficile d’y parvenir et qu’il y a beaucoup de paramètres à prendre en compte pour installer un tourisme durable étant donné que le secteur du tourisme est un secteur bien particulier : le tourisme existe grâce à la juxtaposition de nombreuses industries différentes, comme les compagnies aériennes, les voyagistes, les hôtels, les guides et les marchands de glaces, qui oeuvrent tous en même temps. Il est peu aisé de trouver des mesures politiques prenant en considération chacune de ces personnes qui travaillent dans la même direction en même temps.

Fathom : Comment répondent les différents pays au besoin de tourisme durable ? Les pays en voie de développement sont-ils des régulateurs plus efficaces que les pays développés ?

Forsyth : De manière générale, les pays en voie de développement ont de plus grandes difficultés à mettre en place la réglementation du tourisme que les pays plus riches d’Europe et des Etats-Unis, la raison principale étant que ces derniers sont bien plus expérimentés. Ils possèdent des moyens bien plus importants pour mettre en place une politique, prendre des décisions et réglementer ce secteur, tandis que dans les pays en voie de développement, il est très difficile de faire quoi que ce soit une fois que vous êtes en dehors de la capitale.

Cela dit, de remarquables initiatives ont été prises. Le Bhoutan est un bon exemple de pays qui a décidé de ne pas encourager le tourisme de masse. Dans d’autres pays, on a mis en place d’autres mesures afin de gérer l’afflux des touristes. L’une d’entre elles, notamment, est l’urbanisme : il permet d’affecter certains touristes dans une région où ils peuvent boire, aller à la plage, visiter des parcs à thème, tandis qu’on affecte ailleurs d’autres touristes comme les ornithologues amateurs ou ceux venus faire du tourisme culturel, sans jamais mélanger ces deux types de touristes. Cette technique permet d’augmenter l’importante capacité à bénéficier du marché d’un côté comme de l’autre, et ce, dans la mesure où le pays d’accueil est capable d’exercer un contrôle local rigoureux.

Le problème reste que dans de nombreux pays en voie de développement, les voyagistes détiennent un grand pouvoir : les principales compagnies internationales comme Airtours ou Thompson [4] ont le pouvoir de décider du nombre de touristes et de la manière de commercialiser leur voyage. Il est intéressant de noter que beaucoup de pays en voie de développement luttent pour que les touristes ne puissent plus choisir en toute liberté entre diverses destinations, et ce en essayant de commercialiser chaque voyage comme ayant ses propres spécificités. Au cours des années 1970, les pays commercialisaient les voyages en s’appuyant uniquement sur l’argument du soleil, de la mer et du sable. C’était bien, mais il y a tellement d’endroits sur Terre qui répondent aux mêmes critères ! Alors que si vous essayez de présenter une image d’un pays où il y a du soleil, la mer et du sable, et qui offre en outre un type spécifique de faune et flore ou de culture, cela pourra alors attirer un flux régulier plus important de touristes qui veulent vraiment visiter le pays dont il est question. Par exemple, avez-vous déjà vu un panneau publicitaire pour la Malaisie sur lequel ne figurait pas de photo d’orang-outang ? Ce n’est qu’une technique parmi d’autres qui permet à la Malaisie de dire : « Regardez ! Nous sommes différents, venez nous rendre visite ! ».

Le Conseil mondial du tourisme et des voyages (WTTC) [5] a établi plusieurs programmes visant à réglementer le tourisme international. Ceux-ci ont été mis en place par beaucoup de grandes agences de tourisme pour essayer de réglementer le tourisme, pour que les différentes parties communiquent davantage et pour améliorer la qualité du tourisme dans le monde. Le WTTC effectue un excellent travail à de nombreux égards, mais beaucoup de pays en voie de développement lui reprochent tout de même de ne pas en faire assez. Ce conseil a créé un organisme du nom de Green Globe dont l’objectif était d’augmenter les performances environnementales des agences de tourisme. Cela ne l’a pas empêché de décerner de nombreuses récompenses à des hôtels dans divers pays, ce que les ONG locales et activistes ont fortement désapprouvé, les accusant de négliger les droits des populations locales. L’application de programmes réglementant les performances environnementales est extrêmement controversée.

Faire de la publicité pour la nature même des performances environnementales reste un problème majeur, pas seulement dans le tourisme, mais dans tous les domaines de politique environnementale. Beaucoup de personnes font des demandes d’indemnisation en raison des performances environnementales mais elles ont du mal à se faire entendre, et leurs demandes soulèvent la controverse. Je déplore le fait que de nombreux sites touristiques de qualité se fassent de la publicité en prétendant être soucieux et agir dans le respect de l’environnement simplement parce qu’il leur arrive d’utiliser des objets comme des ampoules à faible consommation ou encore de recycler beaucoup de déchets dans les hôtels, alors qu’en réalité certains d’entre eux refusent d’y employer des autochtones. Il se peut que cela ait diverses répercussions sur les prix fonciers et sur la possibilité de s’approvisionner en eau - une denrée rare - ainsi qu’en combustible, entraînant ainsi des conséquences néfastes sur les autres personnes qui y vivent. Il faut adopter une approche bien plus holistique pour intégrer le développement touristique aux communautés locales et aux environnements locaux.

Fathom : De quelle manière les agences et le secteur privé peuvent-ils aider ? L’auto-réglementation serait-elle envisageable ?

Forsyth : Il y a une multitude d’exemples d’auto-réglementation et beaucoup d’entre eux fonctionnent parfaitement dans le domaine qui les concerne. Par exemple, l’initiative des hôtels durables est un programme qui fonctionne généralement bien et qui essaie de favoriser l’adoption de pratiques environnementales au sein des hôtels. C’est principalement le cas dans les pays développés - l’Angleterre en particulier - et certaines de ces pratiques consistent à ne pas laver les serviettes de bain tous les jours pour ne pas gaspiller d’électricité, à utiliser des ampoules à faible consommation ou à recycler les emballages de savons. Ce sont là des initiatives qu’il ne faut évidemment pas dévaloriser : ces mesures sont importantes. Néanmoins, elles sont quelque peu réductrices. Elles sont très faciles à voir dans l’hôtel même, mais n’ont aucune relation avec les problèmes qui se posent en dehors de l’hôtel. En voici un exemple particulièrement controversé : les ONG voudraient que les hôtels informent leurs clients qu’ils ne devraient pas s’impliquer dans la prostitution locale. Mais les hôtels prétendent que cela ne les concerne pas et ne veulent pas qu’on les voie faire la morale aux clients. Les deux parties ont de bonnes raisons pour justifier leur position. En effet, il est très difficile de faire la part des choses entre ce qu’un hôtel est en droit de faire et là où il ne devrait pas s’impliquer.


[1Traduit de l’anglais par Laura Bénédic, stagiaire en traduction pour l’AEDEV, Université de Langues d’Orléans. Avec l’assitance de Sandrine Fidalgo, traductrice bénévole pour l’association. Document source :http://www.fathom.com/course/217017...

[2Il semblerait que cette réserve se situe au Pérou et non en Equateur (N.d.T.)

[3Stratford-upon-Avon : destination qui attire des millions de touristes chaque année car elle est liée à la vie de William Shakespeare ; c’est notamment là qu’il est né et que son corps est enterré. (N.d.T)

[4Rectification : la compagnie s’appelle Thomson (N.d.T.)

[5Organisation travaillant avec des gouvernements partout dans le monde afin d’appréhender le poids économique potentiel du secteur du tourisme et de proposer des initiatives tirant parti de ce potentiel (N.d.T)