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19 juillet 2006 | Imprimer cette page

Débat avec Jean Merckaert, membre du CCFD et coordinateur de la plate-forme d’ONG "Dette et Développement"

par DE VARGAS CHARLENE

La promesse de l’effacement de la dette des pays du sud dure depuis 1970 et ormis 5 pays, aucun gouvernement ne l’ honore. Si celle ci venait à être tenue, il faudrait de plus garantir un suivi de cet allégement du budget national. Par ailleurs, si les pays riches veulent vraiment aider les pays les plus pauvres, il faudrait en même temps supprimer les subventions à l’exportation des produits agricoles européens et américains.

Effacer la dette de dix-huit pays pauvres à hauteur de 33 milliards d’euros, est-ce suffisant ?

Jean Merckaert : Ce n’est certainement pas suffisant, mais c’est un premier pas. Ce que nous demandons, c’est d’une part d’annuler la dette de davantage de pays, puisque aujourd’hui, ces 40 milliards de dollars ne représentent qu’une petite fraction des 2 500 milliards de dollars de dette des pays du Sud. Et d’autre part, des mesures uniquement sur la dette sont insuffisantes si on n’y joint pas l’abandon des politique néolibérales qui les accompagnent, notamment la privatisation et la libéralisation des économies. Il faut aussi d’autres mesures d’augmentation de l’aide au développement et une interdiction de l’évasion fiscale et des paradis fiscaux.

A titre de comparaison, notre déficit de la "Sécu" est de 11,8 milliards d’euros et celui de l’Unedic est de 13 milliards. Ces comparaisons font réfléchir et montrent que les trompettes médiatiques masquent des efforts faibles.

Jean Merckaert : C’est certain. On est dans un monde qui n’a jamais produit autant de richesses, environ 40 000 milliards de dollars par an. Or ce dont on a besoin pour réduire de moitié la faim et la pauvreté dans le monde, c’est 50 milliards de dollars par an ou plus, et on s’aperçoit que même ce montant dérisoire, les pays riches n’arrivent pas à le mettre sur la table.


Pourquoi n’arrive-t-on pas, nous pays riches, à consacrer 0,75 % de notre PIB au développement de l’Afrique ?

Jean Merckaert : Le chiffre de 0,7 % du PIB pour l’aide publique au développement, c’est un engagement des pays riches qui date de 1970. Depuis, cette promesse n’a été respectée que par cinq pays nordiques. Pourquoi cette promesse n’est-elle pas respectée ? Parce que les gouvernements des pays riches ne sont pas des philanthropes. Ils donnent des aides au développement dans la mesure où ils en attendent un retour. Seconde raison : les gouvernements des pays riches ne perçoivent pas toujours l’importance que leurs citoyens accordent à ces questions
.

Faut-il supprimer les subventions agricoles pour aider l’Afrique ?

Jean Merckaert : Nous, nous sommes pour la suppression des subventions à l’exportation. C’est-à-dire les subventions qui alimentent des pratiques de dumping de la part de l’Europe ou des Etats-Unis sur les marchés africains. Par exemple, le poulet européen est exporté à des prix ultra-subventionnés sur les marchés d’Afrique de l’Ouest, et résultat, au Cameroun, les producteurs avicoles ne peuvent pas résister, et on s’aperçoit qu’entre 2000 et 2003 dans ce pays, 70 % des producteurs avicoles ont dû fermer leurs portes. Donc, oui à la suppression des subventions à l’exportation, mais non au démantèlement total du commerce agricole. Nous souhaitons une régulation du commerce qui protège les plus pauvres, mais qui ne soit pas laissée complètement aux mains du marché.


Que pensez-vous du Nepad ?

Jean Merckaert : Le Nepad (Nouveau Partenariat pour le développement de l’Afrique) est une initiative des Etats africains, qui cherchent à montrer que leur continent vaut la peine au niveau économique. Finalement, l’intuition n° 1 du Nepad est de dire : le développement ne viendra pas uniquement de l’aide au développement, il doit être nourri par la croissance économique et par les échanges. Notre appréciation, c’est que le point positif est que c’est une initiative des Africains, qui disent : c’est nous qui avons notre destin entre nos mains. Maintenant, la faiblesse que nous voyons à ce Nepad, c’est qu’il est très empreint de l’idéologie dominante, c’est-à-dire qu’il fonde beaucoup d’espoirs de développement sur une libéralisation complète des échanges, et sur l’investissement des entreprises multinationales, alors que ces facteurs-là ont clairement démontré leurs limites dans les trente dernières années.

Avez-vous des exemples de leurs initiatives concrètes ?

Jean Merckaert : Une initiative concrète intéressante est ce que le Nepad appelle le mécanisme de "revue par les pairs", par lequel une série de gouvernements se soumettent à la critique de l’ensemble des autres pays africains. Par exemple, cette année, deux ou trois pays africains sont passés devant leurs pairs, qui n’ont pas hésité à leur dire : sur la transparence de la gestion publique, ou sur la rigueur budgétaire, sur le respect des droits de l’homme, il faut que tu fasses un effort. Ce mécanisme nous semble intéressant, même si, encore une fois, il risque de fonctionner comme un mécanisme d’auto-absolution, puisqu’on imagine mal des régimes corrompus et dictatoriaux condamner les pratiques de leurs confrères...


Je suis, comme beaucoup, très favorable à la suppression de la dette des pays du tiers-monde qui l’ont déjà remboursée plusieurs fois (un comble !). Mais la question suivante, soulevée par certains "experts", me semble cruciale : comment s’assurer que ce soit bien les populations qui bénéficient directement ou indirectement de l’allégement du budget national alors qu’une bonne part des Etats sont gouvernés par des dictateurs ou plongés dans des conflits dévastateurs ?

Jean Merckaert : C’est une vraie question. Nous souhaitons la mise en place de mécanismes de suivi de l’aide dans tous ces Etats où il n’y a pas de garanties démocratiques ou de transparence de la gestion publique. Cette transparence et ces garanties démocratiques doivent notamment s’exprimer à travers un rôle important du Parlement dans le contrôle budgétaire, et puis des organisations de la société civile, des associations de base, des syndicats, qui, eux, ont un contact étroit avec le terrain et une réelle expertise, pour que les fonds dégagés servent aux besoins réels des populations. En revanche, dans les pays où ces garanties existent, nous sommes en faveur d’une suppression de l’ingérence extérieure, puisque bien souvent, la démocratie dans les pays concernés s’en trouve affaiblie lorsque les gouvernements doivent répondre aux impératifs des donateurs avant de pouvoir répondre aux aspirations de leur peuple.

(Extraits de Le Monde, 6 juillet 2005)