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23 juin 2006 | Imprimer cette page

A qui profite les logiciels libres ?

par Caroline Lautour

On suppose que le logiciel libre et gratuit profite à tout le monde de manière égale. Mais qu’en est-il vraiment ?

Lundi 27 février 2006, par Cheekay Cinco (APC Women’s Networking Support Programme).

Le logiciel libre et gratuit (LLG) a le pouvoir de changer le rapport entre les femmes et les TIC, et leur procure plus de contrôle sur les outils qu’elles utilisent. En tant qu’utilisatrices, les femmes n’auront pas à payer les frais élevés d’inscription et auront l’opportunité d’influencer le développement du logiciel pour qu’il puisse répondre à leurs besoins. En tant que développeuses, le principe d’ouverture du LLG encourage un environnement de collaboration dans lequel elles peuvent découvrir plus de liberté pour créer des applications et des solutions. Cependant, tant que les femmes ne seront pas reconnues comme associées, utilisatrices et développeuses des LLG au même titre que les hommes, ces possibilités d’avenir resteront en suspens.

Le logiciel libre et gratuit (LLG) est un bon concept et il ne peut pas vraiment être remis en question par les groupes de développeurs aujourd’hui. Ce type de logiciels offre des solutions abordables et viables aux besoins d’information et de communication de différents secteurs, spécialement pour ceux des pays en voie de développement où la plupart des gens et organisations ne peuvent payer les frais élevés de licence liés aux logiciels propriétaires.

Au cœur du LLG, on retrouve un principe noble : étant donné que le logiciel rend accessible le code source des applications, les individus ont la possibilité d’apporter des modifications et des améliorations au logiciel afin que celui-ci convienne plus à leurs besoins et réalités. L’environnement du LLG tient compte du développement gratuit et démocratique et de la conception du logiciel. Par conséquent, le LLG est une structure intrinsèquement plus émancipatrice que celle du développement du logiciel propriétaire.

Les gouvernements et les secteurs privés sont de plus en plus conscients des avantages que présente le LLG. En Indonésie, le gouvernement a lancé le projet « Indonesia Goes Open Source » (« l’Indonésie se lance dans l’Open Source ») dans le but de promouvoir l’utilisation du LLG à l’échelle nationale, principalement en orientant tous les membres du gouvernement vers ce type de logiciel [1] et grâce à des projets qui encourageront son développement à travers tout le pays.

Le chercheur taiwanais Yuwei Lin a récemment démontré que le logiciel libre et gratuit a radicalement changé la façon dont le logiciel est « produit, distribué et utilisé ».

Alors que les Philippines et la Malaisie n’ont pas de politique concernant la Open Source, les agences gouvernementales de ces deux pays soutiennent de plus en plus l’utilisation répandue du LLG. En 2004, la ville de Kuala Lumpur a levé le voile sur son Plan Open Source pour le secteur public et depuis, l’agence malaisienne pour la modernisation de l’administration et la gestion prévisionnelle (« Malaysian Administration Modernisation and Management Planning », MAMP), premier service du secteur public à avoir adopté la stratégie LLG, est devenu plus virulente dans sa promotion pour l’utilisation du LLG dans les corps et services gouvernementaux. [2]

La Commission des Philippines sur les technologies de l’information et de la communication des Philippines s’est lancée dans des projets de TIC qui utilisent le LLG [3], et s’implique plus dans la promotion du logiciel auprès du gouvernement. (cf. Open Souce in Government Gaining Momentum [4])

Tous ces grands projets visent à répandre l’usage du LLG au niveau national et, par conséquent, à maximiser les bénéfices pouvant être réalisés grâce à ce type de logiciel. Mais les mots « genre » et « femmes » n’ont pas été entendus une seule et unique fois durant ces promotions. Aucun des projets ou programmes n’a pris en compte les problèmes actuels et potentiels concernant le genre dans la promotion et l’utilisation répandues du LLG. La supposition sous-jacente est, bien sûr, que le logiciel libre et gratuit profite à tout le monde de manière égale. Mais qu’en est-il vraiment ?

L’expérience tend à prouver que cette supposition est fausse.

Dans les pays, les endroits et les espaces où se trouvent des communautés importantes et solides de LLG, il est évident que le LLG se pratique dans un environnement à dominance masculine.

Dans son article intitulé « Inclusion, Diversity and Gender Equality : Gender Dimension of Free / Libre Open Source Software Development » [5], Yuwei Lin explique qu’en 2002, seulement 1% des développeurs de LLG étaient des femmes.

En août 2005, lors de la Convention O’Reilly sur l’Open Source qui s’est tenue en Oregon aux Etats-Unis, ce chiffre avait évolué et atteignait les 2%. Une augmentation de 100% depuis 2002, mais cela reste quand même un chiffre très bas !

Les pays en voie de développement n’ont pas besoin de regarder plus loin que leurs GUL (Groupes d’Utilisateurs de Linux), GULG (Groupes d’Utilisateurs de Linux/GNU), GULL (Groupes d’Utilisateurs de Logiciel Libre) ou GUB (Groupes d’Utilisateurs BSG) existants pour confirmer la faible participation des femmes dans le domaine des logiciels libres et gratuits. Ce fait peut être mis en contraste avec la participation des femmes dans le cadre de l’utilisation et du développement du logiciel propriétaire : 25% des développeurs font partie de la gente féminine.

Il est impératif que tout projet ou initiative mis en place pour promouvoir et augmenter l’utilisation du LLG (que ce soit par le gouvernement, un secteur privé ou une société civile) étudie avec précision les causes d’un taux si faible d’utilisatrices de LLG et, de ce fait, de leur faible participation aux communautés LLG existantes.

En outre, les raisons d’une participation féminine si discrète devront être traitées. C’est seulement après cette démarche que les logiciels libres et gratuits pourront prendre en compte et avantager tous leurs utilisateurs.

La philosophie des politiques de genre en matière de LLG.

Pourquoi les femmes n’utilisent-elles pas les LLG ?

Il y a un réel manque de recherches détaillées en ce qui concerne les dimensions du genre dans les LLG. Le projet FLOSS-POLS (« Free/Libre Open Source Software - Policy Support ») [6] lance actuellement une étude sur ce sujet, et ses résultats seront disponibles à la fin du mois de février 2006. En attendant, nous devons nous appuyer sur des histoires, des vociférations et des anecdotes lues dans des blogs, des forums et des listes de diffusion pour avoir une meilleure compréhension du faible taux de participation et d’utilisation de la part des femmes dans le domaine des LLG.

La Convention O’Reilly sur l’Open Source a organisé le 5 août 2005 un comité pour discuter sur le sujet : « Les Femmes et l’Open Source ». Des femmes éminentes y ont participé dans le cadre du développement de l’Open Source, telles que Danese Cooper (Intel et l’Initiative Open Source), Mitchell Baker (Fondation Mozilla), Zaheda Bohrat (Programmes Google Open Source), et Allison Randall (Fondation Perl). Ce comité a permis de recueillir des révélations très utiles quant aux raisons de l’absence des femmes dans l’environnement LLG. Ce fut également l’occasion de lancer le défi à la communauté Open Source de prendre ce problème plus au sérieux.

Voir les sites suivants : Where are All the Women in Open Source ? (New Diva Blog) [7] ; Ted Leung Blog [8] ; Getting in Touch with the Feminine Side of Open Source, a Newsforge feature article [9] ; the TechWorld article Geeks Want Women [10] and Women in Open Source (Pier Cawley’s blog) [11].

Les raisons proposées pour expliquer le manque de femmes dans les communautés LLG, surtout dans les communautés de développeurs, vont du sexisme et du machisme, décourageant les femmes à prendre part aux projets et aux communautés, aux différences concernant les priorités de la vie professionnelle entre les femmes et les hommes (surtout quand il s’agit de trouver un juste milieu entre le travail et la vie personnelle). Se basant sur les rapports réalisés par le comité, il apparaît que les femmes ont en commun une vie tumultueuse car elles doivent tenir compte de priorités qui entrent en conflit : le temps requis pour s’impliquer dans les LLG et le besoin de s’occuper de leur famille ou de leur vie personnelle.

Ces raisons sont appuyées par des récits tirés de différents blogs et forums sur les LLGs, dans lesquels les femmes et quelques hommes se plaignent du comportement de ces messieurs envers la gente féminine. L’une des raisons les plus souvent citées expliquant pourquoi les femmes sont découragées et ne prennent pas part aux communautés LLG est le sexisme flagrant auquel elles doivent faire face (cf. blog de Piers Cawley).

Cela concerne autant les hommes essayant d’établir des relations romantiques avec les femmes que les attitudes et les réponses machistes de certains hommes. Une femme qui s’occupe du développement de LLG a même déclaré que certains membres de la communauté LLG avaient essayé de convaincre les autres que c’était son petit ami, membre actif de la communauté, qui écrivait les codes à sa place. [12] [13]

Le livre de Val Henson « Comment encourager les femmes dans Linux » [14] regroupe quelques expériences de femmes au sein des GUL (Groupes d’Utilisateurs de Linux, également appelés GLUG, soit Groupes d’Utilisateurs de Linux et de GNU) qui les ont dissuadées de participer de manière plus active aux communautés (et qui ont même poussé certaines à quitter ces communautés). L’auteur présente également une liste de ce que les hommes doivent faire dans un environnement à dominance masculine pour que les femmes s’y sentent plus impliquées.

Toutes ces communautés ne sont pas uniquement composées de machistes qui mettent des bâtons dans les roues des femmes. Dans la plupart des espaces et communautés LLG activistes, on encourage les femmes à participer. De plus, la question des problèmes de genre liés au domaine des LLG est un sujet auquel on donne de plus en plus de crédit.

Mais cela ne veut pas dire pour autant, comme expliqué auparavant, que les pourcentages d’hommes et de femmes sont égaux, ou qu’il n’y a pas de partage des rôles basé sur le sexe des personnes pour les projets et les initiatives. En fait, cela signifie que le comportement des hommes envers les femmes dans les communautés LLG n’explique pas entièrement le manque de participation féminine dans le domaine des LLG.

Donc, qu’est-ce qui tient les femmes à distance des LLG, si ce n’est pas seulement le sexisme ?

Pour répondre à cette interrogation, il faut étudier l’idée que le logiciel libre et gratuit pourrait avoir un effet négatif sur l’autonomie des femmes.

Jusqu’à récemment, les défenseurs des LLGs n’avaient porté leur attention que sur le code (sa liberté, sa licence, son développement et ses modifications). Se basant sur ces notions, « Open Source », ou « Libre », n’a pas vraiment de sens ( si ce n’est un concept sonnant politiquement et philosophiquement très correct) si une personne ne peut pas se servir du code, ou même le comprendre.

Ce sont les développeurs de logiciels qui apprécient pleinement le sens de « Libre » car ils sont les seuls à pouvoir faire le rapprochement entre le mot et ce qu’il représente. Vues sous cet angle, la dichotomie et la hiérarchie entre le développeur et l’utilisateur sont très nettes (aussi nettes que la séparation entre les développeurs et les utilisateurs de logiciels propriétaires). Et cela représente également une privation de pouvoir pour ceux qui se trouvent dans la catégorie des « utilisateurs ».

Etant données les tendances actuelles en matière de développement informatique et de logiciels, il est logique d’affirmer que les femmes se trouveront dans la catégorie des « utilisateurs » des LLGs, tout comme elles sont utilisatrices et consommatrices dans les environnements de logiciels propriétaires. Si le logiciel libre et gratuit n’offre pas de changements significatifs pour la place et le rôle des femmes dans la « hiérarchie du logiciel », alors pourquoi devraient-elles choisir le LLG ?

Le problème est dû au temps nécessaire pour s’initier au LLG et à ses communautés, et surtout au regard des rôles liés au genre tenus par des femmes. « S’engager dans le logiciel gratuit demande beaucoup de temps libre. Et souvent, une femme ne peut pas se payer ce luxe car elle doit déjà satisfaire des obligations domestiques et familiales. Nous avons remarqué que cet exemple est très parlant dans le contexte asiatique ». (tiré de The GENDER AND FLOSS STATEMENT, Asia Source, 28 janvier - 04 février 2005, Bangalore, Inde)

Les développeurs et utilisateurs passionnés doivent consacrer beaucoup de temps pour parfaire leur compréhension et leur utilisation des LLG. La plupart du temps, cela signifie que l’on doit se familiariser avec un logiciel libre et gratuit dans un environnement Unix, alors que l’on a passé plusieurs années à se servir de systèmes propriétaires sous Windows. Comme la vie d’une femme est significativement différente de celle d’un homme, c’est-à-dire basée sur des rôles et des stéréotypes liés au genre acceptés et renforcés par la société, les femmes ont tout simplement peu de temps à consacrer à l’apprentissage du LLG.

Cela est encore plus exacerbé par le fait que les occasions d’apprendre à utiliser les LLG sont assez rares pour les femmes. Alors que quelques organisations proposent une approche pro-active en assurant une participation des femmes dans la formation sur le LLG, et que seule une petite quantité d’évènements sont organisés par des femmes dans le cadre du logiciel libre et gratuit (par exemple le Ecclectic Tech Festival ou le Camp LLG organisé par le Réseau de Femmes d’Afrique du Sud), il reste encore de la place pour d’autres initiatives créées par et pour des femmes dans le cadre de l’apprentissage du LLG. Ces lieux d’apprentissage pour les femmes doivent être « figés dans le code » de tout projet.

Alors pourquoi les femmes devraient-elles utiliser le LLG ?

Que gagneraient-elles à utiliser le LLG ? Etant donnés tous les défis auxquels elles doivent faire face pour s’initier au LLG (qu’elles soient développeuses, utilisatrices ou membres d’une communauté), cela en vaut-il vraiment la peine ?

Oui.

Au-delà des bénéfices pratiques et économiques engendrés par l’utilisation du LLG (absence de frais d’inscription, possibilité de ne pas utiliser de logiciels « piratés »), ce dernier offre un modèle alternatif au développement et à l’utilisation des logiciels.

En tant qu’ « utilisatrices », les femmes auront l’opportunité d’influencer sur le développement du logiciel pour qu’il puisse répondre à toutes leurs attentes. Les développeurs de LLG prennent exemple sur les communautés d’utilisateurs grâce à des forums en ligne dans lesquels ces derniers peuvent signaler des problèmes et réclamer des nouvelles caractéristiques et fonctionnalités pour leurs logiciels.

Comme la nature du développement du LLG permet aux amateurs et aux passionnés de modifier le code et de partager librement les applications et les extensions, il est plus facile pour les « utilisateurs » de trouver des solutions à leurs besoins. En effet, le LLG procure des options de logiciel pour différents types d’applications. En fait, le LLG laisse libre choix.

En tant que développeuses, le principe du logiciel libre et gratuit (normes et contenus libres) encourage un environnement plus collaborateur, dans lequel les femmes auront plus de liberté quant à la création des applications et solutions.

En tant que membres d’une communauté LLG, les femmes pourront communiquer avec d’autres femmes dans différents groupes d’utilisatrices (tels que Linuxchix, Debianwomen, Ubuntuwomen). Ces femmes proposent également un soutien pour leurs consœurs, quel que soit leur stade d’apprentissage (débutante, intermédiaire, avancée ou développeuse).

Le LLG a le pouvoir de changer le rapport entre les femmes et les TIC, et leur procure plus de contrôle sur les outils qu’elles manipulent.

Mais tous ces bénéfices ne sont que potentiels. Tant que les femmes ne seront pas reconnues comme associées, utilisatrices et développeuses des LLG au même titre que les hommes, ces possibilités d’avenir resteront en suspens. Ou, dans le meilleur des cas, elles représenteront un privilège dont seule une poignée de femmes pourra jouir.

C’est pour cette raison que les femmes doivent se servir des LLG. Chaque femme se frayant un chemin à travers les murs de verre de la communauté LLG, qui revendique sa place dans cet environnement, qui utilise ces outils et qui engage des débats, est une femme qui aide à faire pencher la balance vers un mouvement et des technologies LLG qui reconnaissent et s’adressent aux besoins et aux réalités des femmes ; technologies qui, en fait, œuvrent pour les femmes).

Donc, pourquoi croyez-vous que les femmes devraient se mettre au LLG ? Et si le LLG est si bien, comment peut-on faire pour que les femmes s’impliquent plus ?

[1] http://www.igos.web.id/english/english.htm

[2] http://www.zdnetasia.com/insight/specialreports/0,39044853,39230757-3,00.htm

[3] http://www.unescap.org/icstd/events/documents/egm_km/Philippines.doc ]

[4] http://www.itnetcentral.com/computerworld/article.asp?id=14990&leveli=0&info=Computerworld

[5] http://www.genderit.org/en/index.shtml?w=r&x=91400

[6] http://flosspols.org/index.php

[7] http://danesecooper.blogs.com/divablog/2005/08/catchuposcon_li.html

[8] http://www.sauria.com/blog/2005/08/05

[9] http://www.newsforge.com/article.pl?sid=05/08/08/1449259&from=rss

[10] http://www.techworld.com/applications/news/index.cfm?NewsID=4182

[11] http://www.bofh.org.uk/articles/2005/11/02/women-in-open-source

[12] http://www.bofh.org.uk/articles/2005/11/02/women-in-open-source

[13] http://www.linuxformat.co.uk/index.php?name=PNphpBB2&file=viewtopic&t=2015

[14] http://www.faqs.org/docs/Linux-HOWTO/Encourage-Women-Linux-HOWTO.html

Traduit par Caroline Lautour, stagiaire en traduction pour l’ONG Aedev, Université de Langues d’Orléans.
Avec l’assistance de Maxime Ferreol, traducteur indépendant et bénévole pour l’association Aedev.