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13 mai 2006 | Imprimer cette page

LE CHOC DES IMAGES

par Danielle Beaugendre

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L’affiche du film

Hubert Sauper est un réalisteur d’origine autrichienne, travaillant depuis une dizaine d’années en France. Il s’est particulièrement attaché à rendre compte des difficultés, voire des drames de l’Afrique des grands Lacs, et c’est au cours d’un de ses tournages qu’il est "tombé" sur les bouleversements induits par l’élevage de la perche du Nil.

Selon le réalisateur, le film n’a pas pour but de s’interroger sur la déstabilisation de la région des Grands lacs africains, non plus que celui de narrer l’histoire d’un poisson, ni même celui de se pencher sur une nième atteinte à la biodiversité. Non, en prenant comme argument de départ les trafics autour de l’aéroport de Mwanza, en Tanzanie, il entend bien dénoncer les méfaits de la globalisation en Afrique subsaharienne.

Un réquisitoire « d’une remarquable efficacité ». [1] Trop efficace ? Au point de privilégier l’émotion, l’indignation, plutôt que la réflexion ?

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Mwanza, 2ème ville de Tanzanie
Point de départ de l’exportation des perches du Nil.

- La perche du Nil ? Une ressource pour la Tanzanie ?

Dans les années 50, la perche du Nil, (Lates niloticus), fut introduite dans le lac Victoria. Sur les raisons de son introduction, les avis divergent, on le verra tout à l’heure.

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Lates niloticus

Elle s’y est plu, a prospéré, est devenue la matière première d’une industrie fructueuse depuis que la chair nacrée du gros poisson s’est exportée avec succès en Europe occidentale. Jusqu’à 500 tonnes de poissons par jour ! Qui n’a pas remarqué ses dodus et appétissants filets à l’étal de son poissonnier ?

Le filetage, puis le conditionnement pour l’exportation s’effectuent à Mwanza, dans des installations modernes, financées par les organisations internationales. Les conditions d’hygiène y sont draconiennes. L’exportation vers l’Europe occidentale, la Russie et l’Ukraine, se fait au départ de l’aéroport de Mwanza.

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La perche du Nil : un produit d’exportation
L’Europe, principale destination des perches du Nil

- Une catastrophe écologique.

Comme la plupart des poissons ayant un intérêt gastronomique [2], la perche du Nil est carnivore. Au fil des années, sa voracité a eu raison des espèces indigènes, et devenant invasive, elle a sérieusement appauvri la diversité biologique particulièrement riche dans ce lac aussi grand que l’Irlande : quelques deux cents espèces locales [3]auraient disparu [4]. D’où la référence à Darwin.

Pire : la perche du Nil n’ayant plus de proies autre qu’elle-même, deviendrait cannibale, et s’entredévorerait. Elle serait donc, in fine, condamnée elle aussi à disparaître. En présentant le film, une journaliste de France Inter a ainsi mis l’accent sur l’absurde de la situation : la destruction de « la ressource » par elle-même, après qu’elle ait détruit tout un milieu. Tout ça pour ça…

- Une catastrophe humaine

La faute écologique n’est pas le propos du film, elle est la partie émergée de l’iceberg. C’est ce qui reste dans l’ombre que dénonce « Le cauchemar de Darwin ».

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Têtes et carcasses : ce qui reste au pays

Tandis que s’envolent les filets de perche vers les tables des pays riches, qu’y a-t-il sur celle des pêcheurs du lac Victoria ? Les têtes et les carcasses, présentées de plus comme des détritus. Des images-choc, qui interpellent le spectateur : les Tanzaniens n’ont que les restes de la ressource de leur pays. Le malaise envahit alors le spectateur occidental.

Ce n’est pas tout. Autour de cette exportation massive, se sont développés tous les trafics liés à une urbanisation intense et brutale autour des usines de traitement. L’activité des rives du grand lac attire nombre de migrants, dans cette région à forte densité humaine : ruraux abandonnant leur terre pour une activité présumée plus lucrative, réfugiés des conflits voisins y ont crée une société totalement nouvelle, et dangereusement artificielle. Elle est en effet affligeante : prostitution, sida, violences diverses, drogue, accompagnent les populations errantes. Poignants sont les enfants sans famille, à la recherche d’un moyen de survie ou d’oubli. Un oubli qu’ils trouvent en "sniffant" le plastique fondu des emballages.... des filets de perche.

Le point d’orgue : au retour, les avions cargo (russes ou ukrainiens) ne reviennent pas à vide. Dans les soutes, à côté d’inoffensifs pois chiches destinés aux camps de réfugiés, s’entasserait un tout autre genre de marchandises :des armes et des munitions utilisés par les gouvernements et les guérillas locaux. Des pois chiches pour nourrir aujourd’hui ceux à qui demain
tout un arsenal prendra peut être la vie.

Cet enchaînement tragique des faits est illustré par des portraits touchants, qui bouleversent le spectateur, à la fois suffoqué et incrédule.

Le devenir de la perche du Nil est la parabole parfaite de la globalisation : les petits poissons du lac Victoria sont mangés par les gros, les fragiles pays d’Afrique sont utilisés, manipulés, sacrifiés, par les pays riches, au nom du profit.

- « J’ai honte d’être occidental »

Devant ce film, les critiques, souvent ..critiques, louent le pouvoir du cinéma qui, par comparaison d’images et confrontation de plans, permettent d’en dire plus que n’importe quel discours. "Rarement on aura exprimé autant de désespoir avec autant de grâce" [5]. Louanges unanimes donc, nombreuses présentations, nombreux prix, nomination aux Césars et aux Oscars du cinéma, ainsi qu’il a été dit plus haut.

Quant au spectateur "moyen" ses réactions immédiates sont à fleur de peau : l’affliction, l’indignation, la colère, le dégoût : « Je n’achèterai plus jamais de la perche du Nil ». Voilà ce qu’on entend au sortir des salles.

- Et pourtant, à y bien réfléchir et en se renseignant…

- Le ton de la présentation du film (un film dans le film) est trop suggestif. Question de vocabulaire : la perche y est présentée comme un animal non pas « carnivore », mais « carnassier ». Cela ne revient pas au même, le deuxième mot donne à penser que ce poisson est méchant, cruel, volontairement et non pas parce que c’est sa nature. "Lates niloticus" est d’emblée antipathique.

- Du point de vue ressource alimentaire, les spectateurs sont amenés à penser que le poisson « d’avant » était plus rentable que le nouveau. Plus naturel, sans doute, mais pas exportable. Car ce est pas le hasard qui a jeté la perche du Nil dans le lac Victoria, mais un programme de développement de l’OCDE [6] visant à doter la Tanzanie d’une ressource supplémentaire. A l’époque, les seuls à s’opposer à cette politique se comptaient sur les rangs de l’extrême droite..

- A l’image, les industriels de Mwanza présentent la perche du Nil comme une chance pour la région. Mais les plans de coupe et le montage sont tels qu’ils apparaissent hypocrites et leurs paroles peu crédibles.

- Si on coupait les exportations, il y aurait plus à manger en Tanzanie. Mais on sait que non. Le principe « des vases communicants » ne se vérifie jamais en cas de famines !! L’historien François Garçon [7] va encore plus loin dans sa critique du film : « 74% de ce qui est pêché dans le Lac Victoria n’est pas exporté, et 40% de ce total sera consommé sur place ». Difficile d’être sûr de ces chiffres, mais le poisson semble pêché par des pêcheurs indépendants, et il est donc plus que vraisemblable qu’une part du produit de la pêche, sous forme de poissons entiers, aille à la consommation locale.

- Les images des « tristes carcasses décharnées [8] » sont saisissantes, comparées à celles, genre "high tech", de l’usine de filetage. Là encore, le coup de poing est asséné par les "plans de comparaison". D’aiileurs, le film montre Mwanza comme une petite ville pourrissante, or il s’agit de la deuxième agglomération urbaine de Tanzanie. Comme toutes les villes du Sud, sa topographie et son urbanisme témoignent de violents contrastes sociaux en Afrique [9]. Dans ce cas il aurait été équitable de montrer aussi les immeubles modernes, le parc automobile et la "bourgeoisie" locale industrieuse.

- Quant au développement durable, c’est vrai, on peut critiquer le fait de transporter du poisson en avion sur d’aussi longues distances. Tant d’autres produits le sont aussi : des fleurs, des fruits. Les scientifiques eux-mêmes ne sont pas totalement négatifs : dans les régions où le stock de "lates niloticus" a été surexploité, et où donc la population prédatrice a diminué, on observe le retour de certaines espèces antérieures.

La catastrophe écologique annoncée ne serait donc ni inéluctable, ni irréversible.

- Et les enfants des rues ? Et le trafic d’armes ?

La situation de ces enfants est malheureusement banale à l’échelle des pays pauvres. Les personnes interrogées dans la rue se disent souvent « famille de pêcheur », mais dont le père est parti ou mort. On voit très peu les pêcheurs eux-mêmes, leurs conditions de travail, de vie. Le lien, entre ces drames et les activités gravitant autour de la perche du Nil, ne serait-il pas dû principalement à ce qu’elles attirent de nombreux travailleurs de l’arrière pays, avec eux la prostitution, l’épidémie de sida, et la cohorte des orphelins ?

- Le trafic d’armes, enfin. François Garçon y voit une manipulation. Pour preuve, certaines images du film : le cadrage en gros plans de pages de magazines de la BBC montrant des photos de soldats noirs portant des caisses. L’ambiance créée par le scénario donne à penser qu’elles sont remplies d’armes livrées par les pays occidentaux.. Or ces photos dateraient d’octobre-décembre 1997 et seraient des clichés d’une action « inscrite dans le droit international en soutien au gouvernement du Sierra - Léonais Ahmad Tejan Kabbah, renversé par un putsch » [10]

Les pilotes russes ou ukrainiens ne sont certainement pas des enfants de chœur : pilotes, mais vraisemblablement aussi mercenaires, ils parlent aussi de destinations autrement plus agitées, comme l’Afghanistan, la RDC. Visiblement, ils ne sont pas mal accueillis.. La scène où le policier fait sa sieste à l’aéroport de Mwanza, est le parfait symbole, la caricature, de la passivité de l’Etat tanzanien face à ces trafics.

- Conclusion

« Dans le Cauchemar de Darwin j’ai essayé de transformer l’histoire du succès d’un poisson et le boom éphémère autour de ce « parfait » animal en une allégorie ironique et effrayante du nouvel ordre mondial.  » (H.Tauper)

Il a surtout conforté une image misérabiliste de l’Afrique, typique de « l’afro-pessismisme », très, trop, en vogue dans les pays occidentaux. Thomas Maembe, directeur de l’Organisation des pêcheries du lac Victoria, dénonce, dans une lettre adressée à Hubert Sauper, une vision européenne stéréotypée sur l’Afrique ("There were better sides of the story, but the documentary preferred to confirm the stereotypical image of Europe towards Africa ... the documentary does not depict how East Africa gains from the export of fish").

Quand l’argent est tiré des ressources pétrolières ou minières d’un pays, ou encore d’une aide au développement opaque, les consciences occidentales n’ont pas tant de remords. Sans doute parce que les jeux de comptabilité y sont beaucoup plus subtils et que ces produits ne tombent pas directement dans l’assiette !!!

En fait, ce que ce film illustre sans le vouloir, c’est la nécessité d’appréhender le processus de développement de manière globale. Ses composantes sont étroitement corrélées : le développement industriel, soit, mais aussi le développement agricole, afin d’éviter l’exode vers les rives du lac, l’écologie, pour pérenniser la ressource, l’éducation, pour que les Tanzaniens ne soient pas cantonnés dans des emplois non qualifiés, et qu’ils aient ainsi suffisamment de bien être pour lutter contre le VIH, dont on sait bien que le vecteur est aussi la pauvreté, l’ouverture au commerce international, mais au bénéfice des Tanzaniens, la redistribution équitable des revenus.

Les problèmes socio-économiques sur les rives du lac Victoria, ne sont pas tant dus à l’exploitation de la perche du Nil qu’à l’absence d’investissements connexes et de statégies de développement qui permettraient de générer des effets d’entraînement positifs.

Ne plus manger de perche du Nil, est-ce là la solution ?

NB : Le film Le Cauchemar de Darwin a obtenu, le 26 février dernier, le César du meilleur premier film. Par contre, rien aux Oscars d’Hollywood.

- Pour aller plus loin :

Quelques sites intéressants :

- Un glossaire définissant avec une grande pertinence l’afro-pessimisme

- La perche du Nil vue sous l’angle scientifiqueet donc peu suspect de parti pris.

- Le site d’une association, Survie Lorraine, membre d’Attac. L’auteur s’y exprime avec intelligence et pondération.

- Tapez : cauchemar de darwin sur google, une myriade d’URL y correspond.

- L’article de Libération (samedi 18 février2006) de Didier Péron : Polémique sur "le Cauchemar de Darwin", un historien dénonce les manipulations du réalisateur Sauper.


[1article de Didier Peron, voir sources

[2truite, saumon, brochet, bar, thon…

[3Sur cinq cents

[4Phénomène connu : en Australie, quelques couples de lapins ont eu une descendance évaluée à des millions d’individus rongeurs de récoltes, en Méditerranée, l’invasion de l’algue Taxifolia met à mal faune et flore

[5Les Inrockuptibles, mars 2005

[6Dans les années 50, article de D. Péron, voir sources.

[7François Garçon, docteur en histoire, enseigne à l’Ecole polytechnique et travaille à la Direction de la prospective d’Havas.

[8afrik.com

[9Et dans tant d’autres endroits du monde

[10extrait d’un article de Libération, voir sources.