Accueil : Editorial :

1er février 2006 | Imprimer cette page

LE FACTEUR OUBLIE DE LA RICHESSE

par Danielle Beaugendre

JPEG - 24.8 ko
L’Homme, et ses proportions idéales.
(Léonard de Vinci, XVème siècle).

Dans un rapport intitulé « Où est la richesse des nations ? », la Banque mondiale prévient que « les indicateurs utilisés actuellement pour mesurer le niveau de développement sont gravement défaillants ».
Pour corriger cette lacune, elle propose deux nouveaux instruments d’évaluation : l’épargne réelle par habitant et la valeur de la richesse naturelle par habitant. Tous deux prennent en compte le facteur oublié de la richesse, l’environnement.
Avant de les jauger, mesurons les défaillances des indicateurs traditionnels.

- Le plus connu : le PIB/PNB.

Le Produit intérieur brut est l’ensemble des valeurs ajoutées créées par les entreprises et les administrations sur le territoire national, en une année. Pour obtenir le Produit national brut, il faut ajouter au PIB les revenus réalisés à l’étranger et transférés dans le pays, et déduire ceux qui sont réalisés dans le pays et transférés à l’étranger.
En divisant le PNB (ou PIB) par le nombre d’habitants du pays considéré, on obtient le PNB/ha, qui évalue la richesse moyenne des habitants du pays considéré, et par comparaison avec d’autres PIB/PNB/ha, fait apparaître l’ampleur des inégalités de revenus dans le monde. Ainsi un simple calcul permet de constater que le revenu annuel d’un seul citoyen luxembourgeois dépasse le revenu cumulé de cent vingt habitants de Sierra Leone… [1]

Le PNB /ha est critiquable : le dollar fluctue en permanence, sa valeur réelle, son pouvoir d’achat diffèrent selon les pays. La production agricole des pays pauvres, autoconsommée, n’est pas prise en compte, non plus que l’économie informelle essentielle dans les pays en développement.

- De nécessaires correcteurs

- C’est ce que fait le PIB(PNB) - PPA : le produit intérieur brut à parité de pouvoir d’achat. Il réduit sensiblement les écarts entre les extrêmes : 41200$ (Luxembourg) et 900 $ (Mozambique), et donne une image plus juste, le coût de la vie n’étant pas le même au Luxembourg qu’au Mozambique.

- Ces mesures globales occultent une répartition plus ou moins inégale à l’intérieur même des pays considérés. Le critère de la pauvreté monétaire montre l’importance de la pauvreté résiduelle. C’est le seuil de revenu fixé à un dollar (en parité de pouvoir d’achat) par jour et par personne dans le cadre de comparaisons internationales. En 2005, près d’un milliard de personnes ont un revenu inférieur à un dollar par jour.

- Le subtil coéfficient de Gini [2] permet de mesurer le degré d’inégalité de la distribution des revenus dans une société, un pays donnés. Des cartes ont ainsi été établies, qui mettent à jour des réalités cachées.

JPEG - 107.7 ko
Les pays les plus inégalitaires du monde
L’Amérique latine, championne de l’injustice sociale.

- Se rapprochant davantage de la condition humaine, l’IDH (indicateur de développement humain)

Les indicateurs précédents ne permettent pas de savoir si la richesse produite, grande ou petite, est utilisée au service de la collectivité. En 1990, le PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement) a crée l’Indice de développement humain, l’IDH.
Il est construit à partir de trois éléments : l’espérance de vie à la naissance, le niveau d’instruction, évalué par le taux d’alphabétisation des adultes et le nombre moyen d’années d’études, et le revenu par habitant [3].

JPEG - 106.7 ko
Le développement humain dans le monde
La croissance économique, si elle n’est pas partagée, ne sert en rien le développement

Cet indicateur présente l’avantage de ne pas être purement économique. Par contre, l’IDH concerne les progrès de l’ensemble d’une communauté, et peut donc occulter une répartition inégale des progrès accomplis, et l’importance d’une pauvreté résiduelle.
En 1997, le PNUD lance un autre indicateur.

- L’IPH, l’indice de pauvreté humaine.

Il se fonde sur des paramètres représentant les dimensions les plus élémentaires des manques et déficits affectant la vie humaine : faible longévité (pourcentage d’individus susceptibles de décéder avant l’âge de 40 ans), manque d’éducation (pourcentage d’adultes analphabètes), et absence d’accès aux ressources publiques et privées, variable représentée par le pourcentage d’individus n’ayant pas accès aux services de santé et à l’eau potable, et le pourcentage d’enfants de moins de 5 ans victimes de malnutrition. [4]
Cet indicateur trouve encore ses limites : la pauvreté humaine recouvre de nombreux aspects que l’on a pas coutume de mesurer : absence de liberté politique, privation de pouvoir décisionnaire, insécurité des personnes, impossibilité de prendre part à la vie de la communauté.

- Et comment prendre en compte le facteur « richesses naturelles » ?

Sont - elles une manne ou une malédiction ?

Une manne, est- on tenté de dire en constatant le gonflement de la rente pétrolière depuis quelques années. A plus de 65 dollars le baril [5], les pays producteurs engrangent 2 milliards de dollars par jour.

Peu peuplés, riches en réserves, le Pays du Golfe vont investir à l’étranger 300 milliards d’euros en 2005 et 2006, et certains (le Bahrein) commencent à penser à un « après pétrole » et investissent dans des complexes touristiques pharaoniques. Mais les autres ? Ceux dont la démographie explose, ceux dont les réserves en pétrole sont comptées, tandis que leurs ressources budgétaires reposent à 30, 40, voire 90% sur lui ? [6]

Le Nigeria, premier producteur de pétrole de l’Afrique au sud du Sahara, membre de l’OPEP, peut-il être considéré comme un pays riche ?

Depuis 1960, la rente pétrolière aurait généré 340 milliards de dollars. Disons beaucoup, beaucoup, d’argent. Infiniment plus que le capital produit, c’est à dire les investissements, les entreprises et les autres exportations. [7]
« L’absence » d’Etat, la fuite des capitaux, les trafics de tout genre, (les armes en particulier, le delta du Niger est une zone de guerilla endémique), masquent une évidence aveuglante : la richesse totale par habitant diminue, à mesure que les ressources s’épuisent, et que la population augmente (le Nigeria en 2050 dépassera les 200 millions d’habitants). La plus équitable des démocraties ne pourrait rien y faire . A moins que…

- L’épargne réelle par habitant

La Banque mondiale propose d’évaluer par ce nouvel indicateur l’évolution générale de la richesse des habitants d’un pays. « L’épargne véritable, qui tient compte de l’épuisement des ressources naturelles, indiquera si une économie est sur une trajectoire viable ou pas » » , explique Jan Johnson. [8]

Le rapport affirme que des investissements dans les actifs produits, conjugués à des efforts d’épargne, afin de déjouer l’épuisement des ressources naturelles, peuvent améliorer le bien être des pays à faible revenus.

- Mesurer la valeur de la richesse naturelle par habitant

C’est l’autre indicateur proposé. A ce jour en effet, des groupes entiers de pays ne sont pas sur une voie soutenable de développement. La gestion des ressources naturelles y est aléatoire et ne profite en rien aux populations.
« Il n’existe pas de mines de diamants durables, mais il y a une façon durable de les exploiter. Cela consiste à transformer le capital - les diamants - en une autre forme : bâtiments, machines ou capital humain » explique le rapport.

Pour la Banque et ses emprunteurs, de nouveaux défis d’ordre écologique s’inscrivent peu à peu au rang des problèmes à traiter en priorité.

- Conclusion

L’homme a mesuré son espace géographique pour mieux l’appréhender, l’organiser, et avoir moins peur de sa faiblesse. Se doter de moyens, sinon aussi précis, du moins assez pertinents pour évaluer l’espace social et le développement, devrait offrir aux pouvoirs publics les éléments nécessaires « pour faire les bons choix politiques ».

L’Afrique peut devenir un continent pionnier, riche comme elle est en matières premières et en potentiel humain [9]. Si l’avenir de l’Europe est derrière elle, celui de l’Afrique est devant elle !!!

Aux sources de l’édito :
- L’article paru dans Libération, de Stéphanie Braquehais (lundi 9 janvier 2006) : Le Tchad fait hurler la Banque.

- L’édito du Monde ( 19 août 2005) : Baril et terrorisme.

- Paru dans le Monde ( 19 août 2005) l’article de JM Bezat : Pétrole cher, manne ou malédiction pour les pays producteurs ?

- Le rapport de la Banque mondiale 2005 (11 janvier 2006) : L’environnement, facteur oublié de la richesse.

Le site de la Banque mondiale, riche, et ses données statistiques sont fiables : accès à la porte du site


[1Luxembourg, le plus riche : 61190$/ha en 2004, Sierra Leone, le plus pauvre, 520$/ha, à parité de pouvoir d’achat.

[2Corrado Gini, (23 mai 1884 - 13 mars 1965) est un savant italien, parfois controversé pour ses idées politiques, connu comme statisticien, démographe, ethnologue, sociologue.

[3Chaque élément est noté entre 0 et 1, minimum et maximum constatés dans le monde

[4D’après le Rapport mondial sur le développement humain, 1997, Economica - 1997

[5159 litres environ

[6Dans les pays de l’OCDE, les richesses naturelles ne comptent que pour 3% dans leurs revenus

[7On cherche d’ailleurs en vain les bienfaits de ce flot financier. Sur une population totale de 130 millions d’habitants, 90 millions survivent avec le minimum monétaire, l’unique dollar par jour. Le PIB/ha y est largement inférieur à la moyenne de l’Afrique subsaharienne : 320$.

[8Vice-président de la Banque pour les questions environnementales. Créée en 1993, la Vice-Présidence Environnement et développement durable (ESD) est le point de convergence des compétences de la Banque dans le domaine environnemental.

[942% de sa population a moins de 20 ans