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13 décembre 2005 | Imprimer cette page

IL ETAIT UNE FOIS .. UN JEAN

par Danielle Beaugendre

Le jean arpente le monde à grandes enjambées. Du sexy au style cow boy, féminin, masculin, "pat d’eph" ou cigarette, pailleté, rugueux, délavé ou soigneusement déchiqueté, il est un de ces produits planétaires, comme le coca cola ou le Mac Do.
Américain, comme ces deux-là ? Pas vraiment.

- Le "blue jean", une longue histoire.

L’origine du nom de l’étoffe est française et ne date pas d’hier. Au XVIème siècle, dans la bonne ville de Nîmes, sous le soleil du sud de la France [1], se tissait la « serge de Nîmes », étoffe grossière mais résistante. De cette dénomination provient le mot « denim », nom générique donné au fameux tissu de coton bleu.

C’est en Italie qu’il faut chercher les racines du nom de ce vêtement célèbre. Dans le port de Gènes, les rudes marins génois utilisaient, pour leurs pantalons, des toiles destinées à la fabrication des voiles.

L’alliance du "denim" de coton et du vêtement à toute épreuve des marins gènois se fait au XIXème siècle, grâce au Bavarois Levi - Strauss.

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Levi-Strauss

Ce jeune homme de 24 ans fait partie de la longue cohorte des immigrants venus d’Europe chercher une nouvelle vie dans un pays neuf, les Etats Unis d’Amérique. Devenu citoyen américain dès 1853, sa famille et lui fondent un petit magasin de textiles en Californie alors que la ruée vers l’or bat son plein.

D’abord avec de la toile de voile ramenée d’Europe, il conçoit un "survêtement" dont la solidité ravit les chercheurs d’or !! Si ceux-là s’épuisent dans les mines ou pataugent dans les cours d’eau, Levi-Strauss a trouvé le bon filon !… Associé à Jacob Davis, l’inventeur des rivets destinés à renforcer le coin des poches, l’ingénieux self made man prospère, et fabrique à San Francisco ses désormais renomés « waist overalls », (premier nom du jean), le denim ayant rapidement remplacé la toile de voile. Elle est tissée, non plus à Nîmes bien sûr, mais dans le New Hampshire.
 [2]

- Après "Levi’s", Lee Cooper

Encore une histoire de réussite autour du « jean ».

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Mister Cooper

En 1908, le britannique Morris Cooper, "Mo" pour ses amis, crée « M.Cooper Overalls Ltd », firme familiale spécialisée dans la confection de vêtements de travail. En moins de deux ans, l’entreprise emploie six cents ouvriers, et ouvre une seconde usine.

1914 : Mo participe à l’effort de guerre à sa façon : il devient le principal fournisseur d’uniformes pour l’armée britannique. Marché immense, et sans cesse renouvelé…
Le patriarche meurt en 1940 dans un accident d’avion, et c’est son fils Harold qui va donner à l’affaire familiale, puis nationale, une dimension internationale après la seconde guerre mondiale.

Par amour, il joint le nom de sa femme au sien, et la marque aux deux noms, Lee Cooper, devient une des grandes du vêtement « décontracté » décliné principalement en denim, mais qui s’est largement diversifié.

De Nîmes à la Californie, en passant par Gènes, la Bavière, et l’Angleterre, le jean a déjà fait un long périple dans l’espace et dans le temps. Ce n’est pas terminé.

- Aujourd’hui , Ipswich

Une petite ville dans l’est de l’Angleterre. Là, un centre commercial banal, et le magasin Cromwell’s Madhouse, tout aussi banal. C’est une boutique ouverte sur un empilement de jeans Lee Cooper, modèle LC10 pour être précis.
Elle est le terminus d’un voyage dont les étapes mises bout à bout feraient environ ….65000 km, distance parcourue par les composants et les matières premières nécessaires à la confection de ce vêtement.

Ces jeans sont arrivés là depuis l’entrepôt de Lee Cooper au nord de Londres, c’est là qu’on leur a attaché l’étiquette de Cromwell’s avant de les empaqueter et de les expédier au magasin, à temps pour la cohue du week end.

Avant, ils avaient traversé la Manche par le tunnel, en provenance d’un entrepôt sis à Amiens (France).
Encore avant, ils avaient quitté la Tunisie par bateau et par train, Ras Jebel plus exactement, à une heure de route au nord de Tunis.

- Ras Jebel : "Lee Cooperville"

Ras Jebel est une ville de 3000 âmes, dont la vie s’organise autour de trois usines Lee Cooper.
Cette présence « textile » a attiré d’autres confectionneurs, amené l’introduction de cours de couture à l’école locale, et bouleversé les coutumes. « Les femmes du coin se couvraient de la tête au pieds d’un voile noir », se souvient Chedly Chtourou, le patron de Lee Cooper en Tunisie. « Désormais elles disposent de leur propres revenus, certaines portent-même des jeans »… . Et ces femmes travaillent. Emancipation ?

Elles sont cinq cents ouvrières à soutenir un rythme effréné, les unes aux fermetures éclair, les autres aux poches, aux coutures latérales, aux ourlets. Chacune fonctionne comme un automate, tirant là un vêtement placé sur un chariot, le jetant sur la machine à coudre, cousant l’ourlet à toute vitesse, arrachant l’article de la machine, le replaçant vivement sur un autre chariot et ainsi de suite. De 7h15 à midi, une heure de déjeûner, reprise à 13 h jusqu’à 17h45, au maximum deux pauses de 15 mn.
Une ouvrière qualifiée touche 220 dinars net par mois (188 euros), soit 1 euro l’heure. C’est plus que le salaire horaire minimum de 0,80 euros, mais moins que la moyenne dans l’industrie du prêt à porter en Tunisie (1,55 euro). [3]
De l’usine sortent deux mille vêtements par jour.

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Autre exemple
Le prix de revient d’un TShirt chinois

A la finition, le prix d’un jean s’élève à un peu plus de 8 euros. Ajoutez 20 centimes d’euros pour le transport jusqu’en France, et là, le jean coûte environ 80 euros. Dix fois plus. Chez Cromwell’s, 50 euros.

- Milan, Francfort, la Turquie et le Bénin.

La toile rugueuse, le denim « du Kansas », a été en fait filée, tissée à Milan, dans l’usine « Italdenim ». Sa couleur bleu sombre, elle la doit à de l’indigo synthétique manufacturé à environ 500 km plus au nord, à Francfort. A Ras Jebel, on l’assouplit, en utilisant de la pierre ponce extraite d’un volcan (éteint) turc

Italdenim va chercher sa matière première, le coton, au Pakistan, en Corée du sud, mais surtout en Afrique de l’ouest, au Bénin. Ce sont les Français qui y ont introduit la culture du coton. Un « effet positif » de la colonisation ? Les cultivateurs sont restés aussi pauvres qu’il y a cent ans en raison de la corruption et de la mauvaise gestion, et là où parviennent les techniques modernes sous forme d’engrais et d’insecticides, les gens meurent. L’an dernier, une centaine de personnes sont mortes empoisonnées par l’endosulfine, un insecticide déversé, comme bien d’autres produits chimiques dangereux, sur les cultivateurs de coton de l’Afrique de l’ouest. Les pays riches ont interdit chez eux l’utilisation de ce produit.

Atingounou Désiré Souo, 45 ans, creuse des sillons à la binette en pleine chaleur. Les Africains n’aiment pas le soleil. Souo possède deux hectares bien à lui, mais le coton est une plante gourmande, qui épuise les sols. Sa terre s’est tellement appauvrie, qu’elle ne lui permet plus de nourrir ses trois fils. Alors dès le lever du jour, il cultive trois hectares supplémentaires pour le compte de Nestor Zinkponon. Ainsi, ses fils pourront aller à l’école.

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L’or blanc ne brille pas pour tout le monde

Nestor Zinkponon n’est pas un nabab. Lors des semailles et de, la cueillette, 48 personnes travaillent pour lui pour un euro par jour. Ces dépenses mettent Nestor à la merci de la moindre mauvaise récolte. L’an dernier, les pluies ne sont pas tombées en suffisance, en conséquence son bénéfice a été plus que médiocre : 20 euros pour une tonne et demie de coton.

Juste de quoi s’acheter une jambe d’un Lee Cooper.

- Attention ! C’est reparti pour un tour du monde !

C’est un fil orange, ou bleu, ou blanc, qui souligne les coutures du jean. Ces fils sont en coton, enrobé de polyester, et ils diffèrent par l’épaisseur et la solidité selon la partie à laquelle ils sont destinés. Ils sont produits à Lisnaskea, en Irlande du Nord, et aussi en Hongrie et en Turquie. Ils sont teints en Espagne et mis en bobine à Tunis avant d’être expédié à Ras Jebel.
La fibre de polyester est achetée au Japon, où on la fabrique avec des sous-produits du pétrole. Tout comme la bande en polyester de la fermeture éclair, fabriquée elle en France par une autre firme japonaise, YKK.

Les dents de la fermeture éclair sont en laiton, alliage de cuivre et d’un peu de zinc. Les rivets et certains boutons sont aussi en laiton. Ils sont fournis par Prym, une firme allemande qui produit son propre laiton à partir du zinc d’Australie, et du cuivre de Namibie.
Retour en Afrique. Le centre de l’industrie namibienne du cuivre se trouve à Tsumeb, au nord du pays. Là, la mine et le haut fourneau viennent de rouvrir après deux ans de fermeture, suite à une grève. Tout le monde s’en félicite, car c’est la principale source d’emplois. Oh ! Il y a bien la pollution de l’air qui fait controverse, mais a-t-on vraiment les moyens de se priver d’une source de revenus ? Ce serait encore mieux de pouvoir fabriquer des objets avec le métal, comme des bibelots pour les touristes au lieu de l’exporter sous forme de « cuivre ampoulé » [4]

Ipswich, 17h30, les magasins ferment leurs portes. Chez Cromwell’s Madhouse, « sous une pancarte proclamant Grandes marques pour 19,95 livres, le point anglais d’Edjallah, les poches de Fased, peut être même un peu du coton de Nestor Zinkponon, attendent en silence la fin du voyage ».

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Il était une fois un jean...

Aux sources du récit, ainsi qu’à sa conclusion, le passionnant article de Fran Abrams et James Asill, paru dans The Guardian (Londres) et traduit par Courrier international (2 au 22 août 2001).

Les professeurs d’histoire-géographie de la liste des Clionautes, a imaginé d’utiliser ce document pour expliquer à leurs élèves la mondialisation. Un de ces professeurs a mis son talent de géographe au service de la communauté et réalisé le croquis final.

Les sites suivants ne manquent pas d’intérêt :

Mondialisation, ses effets

La présence de Lee Cooper dans le monde

En cliquant sur l’onglet PRESENCE, la planète jean se déploiera sous vos yeux. La diffusion du produit est elle aussi globale.


[1Connue surtout pour ses arènes, vestiges du passé gallo-romain de la ville

[2Levi-Strauss meurt en 1902, il a alors 73 ans. Ses neveux héritent de l’entreprise. Le testament de Levi-Strauss contient plusieurs legs aux œuvres pour les enfants et les indigents.

[3Si elles atteignent leurs objectifs, elles peuvent gagner 30 dinars supplémentaires par mois.

[4C’est à dire un produit semi-fini, à faible valeur ajoutée.