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29 avril 2005 | Imprimer cette page

Au Togo, un mois de silence radio pour un éditorial

par Kouma Laurent Dekalikan

Le papier timbré a été déposé huit minutes avant le journal de 18 heures, dans le bureau du directeur général de Kanal FM. Incrédule, Modeste Messavussu-Akue, patron de cette radio privée proche de l’opposition togolaise et qui relaie certains programmes de la Voice of America, l’a lu à deux reprises avant d’en réaliser la portée. Une portée extrêmement concrète : le texte qu’il avait sous les yeux lui intimait l’ordre de cesser les émissions immédiatement, ce mercredi 20 avril et durant une période d’un mois, pour avoir, l’avant-veille, diffusé "un éditorial diffamatoire, tendancieux et injurieux".

L’injonction, signée du président de la Haute Autorité de l’audiovisuel et de la communication (HAAC), Georges Agbodjan, a été prise très au sérieux, par crainte d’une intervention policière. "On éteint les émetteurs juste après un bulletin court !", a ordonné sans hésiter le responsable de cette antenne qui se targue de compter parmi les plus écoutées de la capitale togolaise. A l’heure pile, le présentateur a lu minutieusement en français, puis en mina, une langue locale, la décision de la Haute Autorité. Aussitôt après, Kanal FM s’est tue.

"Je m’attendais à tout sauf à cette sanction totalement disproportionnée", a soupiré M. Messavussu-Akue. Une erreur journalistique ne justifie pas qu’on muselle une radio." L’"erreur journalistique" avait été commise par le chef des programmes de la station. D’une violence à peine enrobée dans un langage fleuri, son éditorial de lundi accusait de torture, de meurtre et de "gangstérisme" certains responsables du régime. Parmi eux, le porte-parole de Faure Gnassingbé, fils du général-président Gnassingbé Eyadéma, qui régna d’une main de fer sur le pays pendant trente-huit ans avant de s’éteindre le 5 février dernier.

L’affaire menaçait, à l’évidence, de raviver la tension entre le pouvoir et la radio rebelle, déjà visée en février par une interdiction lorsqu’elle avait voulu mesurer les limites nouvelles de sa liberté après la disparition de l’homme fort du Togo. Elle avait alors appelé la population à se mobiliser pour refuser ­ finalement avec succès ­ le coup de force qui avait permis à Faure Gnassingbé de s’installer dans le fauteuil de son père. Après l’éditorial contesté, Kanal FM, assure son directeur, avait présenté ses excuses sur l’antenne, et les associations de journalistes indépendants avaient publié un communiqué appelant au respect des règles déontologiques.

Au ministère de la communication et de la formation civique, l’incident est considéré comme dramatiquement typique du risque d’exacerbation des tensions lié à la couverture médiatique de la campagne pour l’élection présidentielle du dimanche 24 avril, qui doit accoucher du Togo de l’après-Eyadéma. "Si nous portions plainte, les Occidentaux hurleraient à la "presse bâillonnée : on nous aide à foncer vers l’affrontement ! Mais si l’HAAC n’intervient pas, où s’arrêtera l’escalade ?", proteste-t-on au ministère, où l’on justifie la règle en vigueur selon laquelle les radios privées, "parce qu’elles ne couvrent pas l’ensemble du territoire", ne sont pas autorisées à couvrir la campagne électorale.

Philippe Bernard

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