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17 avril 2005 | Imprimer cette page

Splendeurs et misères du journalisme en Afrique

par Daouda Hamadou

PRESSE : LES MÉDIAS EN AFRIQUE
Splendeurs et misères du journalisme

Vingt ans après l’apparition de ce qui peut être considéré comme l’un des pionniers de la presse privée en Afrique subsaharienne francophone - le quotidien sénégalais Walfadjri -, le paysage médiatique du continent a radicalement changé. D’une presse monopartisane marquée par l’intervention directe des États, au sein de laquelle les journalistes jouaient le rôle d’agents du développement et de la pensée unique, et dont la fonction se voulait avant tout sociale, éducative et politique, on est passé, au début des années 1990, à l’explosion des journaux indépendants, puis, en cette première décennie du nouveau millénaire, à la difficile conquête du pluralisme audiovisuel.

Révolution copernicienne donc, sur fond d’apprentissage démocratique, dont on ne peut a priori que se féliciter. De Pretoria à Nairobi, de Lagos à Dakar, de Yaoundé à Alger, la libéralisation des feuilles, des ondes et des images, jointe à l’accès croissant au réseau mondial d’informations véhiculé par Internet, a donné naissance à un contre-pouvoir vital qui enrichit le débat politique, limite les atteintes aux droits de l’homme et les détournements électoraux, contribue à dissiper ce halo d’opacité au sein duquel ont toujours évolué les autocraties. Point d’angélisme pourtant : cette presse privée, hélas ! est trop souvent privée... de déontologie et de professionnalisme. Ce qu’il ne fallait pas dire hier, pour ne pas désespérer Ouagadougou, pour ne pas déplaire à Reporters sans frontières - au demeurant indispensable -, et parce que ce n’était pas politiquement correct, est aujourd’hui une évidence. Une bonne partie des journaux indépendants du continent s’est fourvoyée, parfois dévoyée, dans la virulence gratuite, la fanatisation du propos, l’aggravation des tensions, la diffamation, la confusion entre vie privée et affaires publiques, la rumeur, le chantage, voire l’extorsion de fonds. À quelques exceptions près dans chaque pays, la forme est médiocre, l’écriture hasardeuse, la vénalité et la haine trop souvent au rendez-vous. Le très pondéré Hervé Bourges, président de l’Union internationale de la presse francophone, n’hésite pas ainsi à fustiger « ces indéniables dérives professionnelles », lesquelles seraient à l’origine des « regrettables régressions dans la liberté de la presse » et expliqueraient « les réticences qui existent aujourd’hui encore dans de nombreux pays, de la part des gouvernants, à accepter l’ouverture du monde de la radio et de la télévision au secteur privé et au pluralisme »(*).

Les journalistes africains seraient-ils avant tout les victimes de leurs propres débordements ? Le constat est dur, excessif sans doute, et fait bon marché de la somme des talents et des intégrités qui composent aussi les médias du continent. Mais il est acceptable pour peu qu’on en établisse les raisons. La précarité financière tout d’abord : elle est réelle. Due à l’absence d’un lectorat large, solvable et régulier, à l’étroitesse du marché publicitaire et aux difficultés d’une distribution correcte, elle a pour conséquence les conditions de dépendance et de misère pécuniaires dans lesquelles vivent nombre de journalistes. Pour réussir leur vie, les plus audacieux ou les plus talentueux d’entre eux rejoignent le mouvement général de fuite des cerveaux : ils travaillent de ou pour l’étranger et choisissent parfois de faire carrière au sein des médias d’État de l’ex-puissance coloniale, sans que nul ne songe à leur reprocher ce paradoxe. Un petit nombre s’obstinent encore, avec courage, à vivre leur vocation sur place, comme un sacerdoce privé des deniers du culte. Beaucoup, la majorité sans doute, se battent avec leurs fins de mois, les tentations multiples et la condescendance vaguement méprisante dans laquelle les tiennent les autorités locales. Privés d’informations, sans accès aux sources, ils se nourrissent de rumeurs - une légèreté professionnelle dont les pouvoirs tirent prétexte pour les déconsidérer - autant que de ragots et de bières fraîches. Quant aux écoles de journalisme, qui eurent leurs années de gloire, elles ne sont plus que l’ombre de ce qu’elles furent. On y entre, trop souvent, en espérant intégrer la fonction publique et parce qu’on a échoué à d’autres concours, plus prestigieux et bien plus riches d’espérances rémunératrices.

Tout cela va changer, dira-t-on. Çà et là, des instances de régulation sont apparues depuis quelques années, imparfaites certes, mais dont les interventions vont toujours dans le bon sens. Peu à peu, la profession se prend en main et tente de se débarrasser de ses flibustiers, de ses businessmen à la fortune douteuse autoproclamés patrons de presse alors qu’ils ne font guère la différence entre un journal et un paquet de lessive, de ses maîtres chanteurs, mais aussi des partis politiques et de leurs chefaillons, avec lesquels elle vivait en dangereuse osmose. De plus en plus, on privilégie la recherche de l’information et son recoupement, l’enquête et l’analyse au détriment de la surenchère, des éditoriaux kilométriques et nombrilistes, de la radicalisation des antagonismes. Ce qui était pardonnable au début des années 1990, dès lors que s’était soulevé le couvercle de la censure, ne l’est plus aujourd’hui. Se professionnaliser ou mourir : tel est le défi auquel est confrontée la « nouvelle » presse africaine, alors même que les vrais journalistes, et plus encore les rédacteurs en chef chargés de les encadrer, sont une denrée rare.

Quels que soient leur courage, leur bonne volonté et leur propension à s’imaginer à l’avant-garde du combat pour les libertés, les journalistes africains, y compris les meilleurs d’entre eux, doivent donc se résigner : leur dépendance vis-à-vis du degré de développement économique et politique des pays au sein desquels ils évoluent est extrême. Tant que les sociétés civiles seront ce qu’elles sont - c’est-à-dire quasi inexistantes en dehors des rapports de la Banque mondiale et des ligues des droits de l’homme -, tant que la démocratie sera vécue, en maintes capitales, comme une simple procédure et non comme une culture, les bases sur lesquelles se conçoit le « quatrième pouvoir » seront toujours trop étroites pour qu’il puisse réellement se faire respecter : seuls quelques groupes privés ont réussi, en s’appuyant sur des médias complémentaires, à conquérir les moyens de leur indépendance. En attendant qu’ils fassent école, l’essentiel tient encore en deux phrases faciles : il y a vingt ans, la presse africaine francophone était unanimement courtisane. Désormais, elle est, dans sa majorité, soit courtisane, soit partisane. Est-ce un progrès ?

Source : Jeune Afrique l’Intelligent