Chapitre 2

LES ORIGINES DU DÉSÉQUILIBRE NORD-SUD

 

La libre circulation de l’information devient, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, un enjeu de la Guerre froide et constitue un des grands contentieux entre les Etats. Selon l’UNESCO , la question de la libre circulation de l’information était interprétée selon deux logiques fondamentalement opposées. En effet, l’UNESCO affirme que la conception des démocraties occidentales se fondait sur l’article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme et prônait l’élimination de toutes les barrières qui entravaient la recherche, la réception et la diffusion des informations et des idées tant à l’intérieur des Etats qu’au delà de leurs frontières. A contrario, la conception de l’Union soviétique et des démocraties populaires trouvait ses origines dans la théorie communiste qui définit les médias en tant qu’instruments d’éducation contrôlés par l’Etat, en vue d’accélérer l’édification du socialisme. Dès lors, au principe d’une libre circulation sans entrave de l’information, l’Union soviétique et les démocraties populaires opposaient celui d’un échange contrôlé de l’information, dans le respect de la souveraineté et de la non-intervention dans les affaires intérieures de l’Etat.

 

La contestation des pays du Tiers monde

 

Dans ce contexte de tension internationale lié à la Guerre froide, les pays en voie de développement se déclaraient victimes de graves inégalités en matière de flux d’information entre le Nord et le Sud et considéraient « comme exagérée, déformée, voire mensongère, la façon dont les médias du Nord reflétaient leurs réalités nationales. Aussi réclamaient-ils un rééquilibrage des flux de l’information [et] donc implicitement un contrôle de l’information en provenance des pays du Nord».

 

Selon Y. Lacoste , la production, la circulation, le contrôle et la vente d’informations représentent un enjeu à la fois politique, économique, social et diplomatique. En effet, Y. Lacoste affirme que ce processus est principalement le fait de la révolution technologique, de la mondialisation des économies et des échanges et de l’internationalisation du jeu des grands acteurs, Etats ou firmes. Au centre de ce phénomène, trois ou quatre grandes agences de presse occidentales se trouvent en position quasi oligomonopolistique, disposant de près de 80 % des informations mondiales.

 

Y. Lacoste défend l’idée selon laquelle l’émergence d’une quantité limitée de grandes agences mondiales d’information pose un certain nombre de questions essentielles : « par leurs réseaux, leurs personnels et leurs moyens de couverture en direct des grands événements mondiaux, elles sont souvent mieux informées que la moyenne des Etats. Elles en viennent à jouer un rôle politique considérable. L’ubiquité et l’instantanéité de l’information, qui dramatise et met en scène les faits (…) reposent sur une logique de marchandisation de l’information qui rend possible la manipulation des opinions publiques et des pouvoirs politiques. Les traditionnelles marges de manœuvre (politiques, diplomatiques et militaires) dont disposent les Etats pour gérer les crises tendent à disparaître au profit de la dictature de l’affect et de l’instantanéité. Ce processus inquiétant peut modifier la gestion des crises et des relations internationales (coup de bluff en direct, personnalisation outrancière des rapports diplomatiques, course éperdue contre la montre…) en empêchant au temps de la réflexion et de l’analyse de jouer son rôle. Par leurs spécialisations économiques et financières et les moyens technologiques dont elles disposent, les agences deviennent des acteurs centraux de la mondialisation des économies et des échanges et des dysfonctionnements de plus en plus considérables qui apparaissent. (…) Par la domination des moyens anglo-saxons, les flux d’information connaissent un véritable monopole régnant quasi sans partage sur le reste du monde. Au-delà des problèmes politiques et diplomatiques directs que pose ce monopole, on assiste à la généralisation à l’ensemble du globe d’un modèle culturel et d’une vision du monde où plus de la moitié de l’espace planétaire et environ 70 % de sa population sont marginalisés ».

 

Selon P. Braillard et M.R. Djalili , les Etats du Tiers monde ne s’étaient pas limités à un rejet du système des blocs. En effet, P. Braillard et M.R. Djalili affirment que ceux-ci ont progressivement, au début des années septante, mis en question l’ordre international en mettant l’accent sur les règles présidant aux échanges économiques. P. Braillard et M.R. Djalili défendent l’idée selon laquelle l’échec des stratégies de développement adoptées par la plupart des pays du Tiers monde les amènent à contester l’analyse traditionnelle des causes du sous-développement et à rattacher ce dernier phénomène aux structures du système international. L’époque serait celle d’une prise de conscience progressive par le Tiers monde de la nature en partie exogène du sous-développement c’est-à-dire des liens existant entre le sous-développement et le fonctionnement du système économique international dominé par les pays industrialisés. P. Braillard et M.R. Djalili concluent que « c’est à partir de ce constat que les pays du Tiers monde, coalisés au sein du mouvement des non-alignés, proclament, dès 1974, au sein de l’Assemblée générale des Nations Unies, la nécessité d’un nouvel ordre économique international. Cet ordre devrait être fondé sur une véritable souveraineté des pays du Tiers monde sur leurs ressources naturelles, une amélioration des termes de l’échange, une réglementation des activités des sociétés multinationales, et la création de conditions favorables au transfert de ressources financières et technologiques vers les pays en voie de développement ».

 

Si la multilatéralisation des économies caractérise l’après-Seconde Guerre mondiale, JJ. Roche affirme qu’il ne faut pas pour autant négliger la transformation des instruments de communications. En effet, JJ. Roche défend l’idée selon laquelle « la villagéisation de la planète devint le complément inévitable de l’économie-monde à partir du moment où l’information et la communication se transformaient en biens de consommation courante. Par communications, il faut d’ailleurs considérer ce terme dans le sens le plus large, puisqu’il ne s’agit plus seulement d’informations mais également de la multitude des flux, bien souvent immatériels, qui traversent et ignorent les frontières. L’instantanéité de l’information a ainsi modifié en profondeur les règles et les comportements politiques (…) Jointe à l’essor de l’informatique, l’instantanéité des communications parachève l’intensification des échanges. Celle-ci avait vaincu les contraintes de l’espace. Celle-là vient rompre les contraintes du temps. Facteur positif, l’instantanéité des communications contribue à une moralisation certaine de l’action politique. Facteur négatif, elle ignore les contraintes nationales et aboutit dans certains cas à se jouer de la faiblesse des nations démunies au profit des nations fortes ».

 

Dès la seconde moitié des années septante, l’Union soviétique, les démocraties populaires et les pays en voie de développement portent conjointement le débat auprès de l’UNESCO afin de préconiser un nouvel ordre mondial de l’information et de la communication (NOMIC).

 

Pour les pays en voie de développement, la liberté de l’information dissimule son contrôle par l’Occident à travers les grandes agences d’information. Ils revendiquent un nouvel ordre qui prenne en considération les préoccupations des pays du Sud et offre une information plus équitable. Selon J. Decornoy, la communauté internationale tente de répondre aux questions suivantes : « D’où provient massivement l’information ? Qui la produit ? Qui la diffuse ? Les flux Nord-Sud n’écrasent-ils pas les cultures sous-développées, balayant les identités locales ou nationales au profit d’une prise de contrôle du signe par une poignée de puissances disposant des techniques et des moyens financiers ? ».

 

Le rapport MacBride

 

Pour répondre à toutes ces nouvelles interrogations, une Commission internationale d’étude des problèmes de la communication est établie dès 1977 par l’UNESCO. Connue également sous le nom de son Président, S. MacBride, le « rapport intérimaire sur les problèmes de la communication dans la société moderne » sera adopté à Belgrade le 25 octobre 1980.

 

Nous ne nous livrerons pas à un examen approfondi de ce rapport dans la mesure où, en vingt ans, les technologies de l’information et de la communication ont sensiblement évolué. Néanmoins, nous pensons qu’il est utile d’en relater quelques points essentiels pour introduire la problématique du déséquilibre Nord-Sud de l’accès à l’information.

 

En effet, la commission MacBride constate que :  

 

Malgré l’expansion de toutes les structures de médias mentionnés [le télégraphe, le téléphone, le télex, la radio et la télévision], un nouveau domaine dans le monde de la communication surpasse tous les autres par sa vitesse de croissance, transforme rapidement les sociétés d’aujourd’hui et sera sans doute l’un des fondements de l’avenir. Le public n’en a pourtant qu’une connaissance superficielle. Il s’agit du vaste champ d’opérations concernant les données et l’information, qu’on désigne couramment par le terme « informatique ».

 

Ces machines ont entraîné ce que l’on appelle « l’explosion de l’information », qui a augmenté dans d’énormes proportions la quantité de données susceptibles d’être stockées, traitées, analysées et transmises. Le traitement des données a déjà révolutionné les opérations scientifiques, industrielles, commerciales et gouvernementales ; les liaisons entre les ordinateurs et les systèmes de télécommunications ont donné une dimension supplémentaire et une importance croissante à la capacité globale de l’humanité de collecter, traiter, stocker et faire circuler des données. Ce phénomène s’observe de plus en plus et dans tous les pays, y compris ceux qui sont techniquement moins avancés.

 

Une nette distinction tend à s’établir entre la communication et l’information. Les liens et les relations entre elles demeurent très étroits, mais l’informatique introduit de nouvelles dimensions. Même pour ceux qui participent à la communication à titre principal, ces nouveaux aspects revêtent une grande importance. On ne peut ignorer que certains spécialistes, dont la capacité visionnaire n’est pas niable, prédisent une société, dont les activités seront pratiquement basées dans un avenir proche sur l’information et contrôlée par elle.

 

Ce qui est particulièrement important est que, actuellement [1977], le contrôle de la production et de l’utilisation de ces systèmes de traitement de l’information et de la communication appartient pour l’essentiel en partie aux pays industrialisés et, dans certains cas, à des entreprises multinationales. Les conséquences de cet état des choses pour le développement social et économique du monde - et en particulier pour l’évolution vers un nouvel ordre économique international - exigent l’attention de l’ensemble de la communauté internationale.

 

Sur cette base, le rapport MacBride définit les principes d’un nouvel ordre mondial de l’information :

 

L’exigence d’un nouvel ordre mondial de l’information paraît de plus en plus généralement ressentie, même s’il est vrai que certains continuent de penser qu’il est possible d’améliorer et de réformer la situation présente sans la bouleverser fondamentalement.

 

Allant au-delà de modifications organiques, administratives, économiques, ou de simples aménagements structurels, elle exprime la revendication de changements plus profonds et plus complexes.

 

La signification de cette exigence est d’abord politique. Les idées et les suggestions qui sont exprimées répondent à une aspiration diffuse mais profonde et probablement irréversible de modifier les modèles et les structures héritées de situations hégémoniques antérieures ou fondées sur la dépendance, l’injustice, l’inégalité et l’aliénation. Dans ce sens, le nouvel ordre apparaît d’abord comme une négation et un refus.

 

Cette exigence correspond aussi à une ambition positive de repenser les problèmes de la communication en fonction de leur caractère global et de leur interdépendance. La recherche en commun de solutions faisant appel à l’imagination créatrice de tous, reflétant la solidarité active des peuples et des Nations et capables d’orienter l’action collective apparaît comme une nécessité impérieuse au plan des exigences morales.

 

La construction d’un nouvel ordre mondial de l’information est intimement liée aux aspirations tendant à l’instauration d’un nouvel ordre économique international. Certains voient dans ce dernier une précondition des transformations qui devraient intervenir dans le domaine de la communication ainsi que dans d’autres domaines : éducatif, scientifique ou social. D’autres réduisent l’interdépendance entre les deux ordres au rôle que, la communication en général et les médias en particulier, pourraient jouer pour favoriser la prise de conscience, la compréhension et sensibiliser les opinions publiques à l’égard des transformations économiques. Nombreux sont ceux qui établissent cependant un parallélisme logique entre les deux ordres. Si le nouvel ordre économique signifie l’élimination des situations d’inégalité, la réorganisation du marché mondial dans des conditions qui permettent à tous les pays de se développer en tirant le parti optimum de leurs ressources naturelles et humaines, s’il représente le complément économique de l’indépendance politique, s’il vise à effacer les séquelles du passé, à élargir et rendre plus efficace la coopération entre les pays, les mêmes aspirations et les mêmes objectifs s’appliquent au nouvel ordre de l’information, les deux ordres traduisant une même revendication et procédant d’une même exigence fondamentale.

 

La Commission MacBride réaffirme ensuite une série de principes déjà évoqués au sein de l’Assemblée générale des Nations Unies et de la Conférence générale de l’UNESCO :

 

La communication est un élément essentiel de l’indépendance culturelle elle-même inséparable de l’indépendance politique.

 

L’écart grandissant qui sépare les pays disposant de la possibilité de répandre librement leurs messages et ceux qui ne bénéficient pas de cette possibilité soulève des problèmes qui affectent le monde dans sa totalité, et produit des effets néfastes pour les pays en développement comme pour les pays développés.

 

L’interdépendance entre pays développés et pays en développement s’accroît dans ce domaine comme dans les autres, ce qui justifie et devrait faciliter l’assistance aux pays qui désirent renforcer leurs capacités en matière de communication.

 

Toutes les couches sociales de la population à l’intérieur et tous les pays quel que soit leur niveau de développement devraient avoir la possibilité de faire connaître leurs problèmes, leurs situations et leurs aspirations.

 

La communication à sens unique devrait être remplacée par un échange de messages tous azimuts, et la communication verticale complétée par une communication horizontale.

 

L’échange d’idées, de nouvelles, de messages et d’œuvres culturelles devrait favoriser la réduction des déséquilibres existants, dans le respect de la souveraineté et de la dignité de tous les peuples et sans porter atteinte à leur identité culturelle.

 

L’élargissement constant de la circulation de l’information devrait être recherché et favorisé grâce à une collaboration plus équitable et plus étroite dans les domaines de la culture et de l’échange des idées et des informations.

 

Le rapport conclut que la communication « met en jeu la possibilité pour les hommes de vivre désormais en bonne intelligence en acceptant enfin « l’autre » dans sa spécificité avec non plus le souci d’imposer à cet « autre » un mode de vie et de pensée mais le désir fraternel de s’enrichir mutuellement au contact de cultures différentes ».

 

Les conséquences de la revendication d’un nouvel ordre international

 

Décrivant la foudroyante contre-offensive menée par une coalition à dominante anglo-saxonne qui dénonçait le fait que les revendications culturelles de l’UNESCO se doublaient de prises de positions sur un nouvel ordre économique mondial, J. Decornoy défend l’idée selon laquelle cette coalition aurait mis en place un chef d’œuvre de désinformation : « faisant dire à l’UNESCO ce qu’elle n’avait jamais dit, elle fit cesser le débat en assenant ce constat : les arguments invoqués n’étaient que dangereuses fadaises puisque leurs défenseurs provenaient du monde non-aligné, où les libertés ne débordaient pas du cadre d’un discours lui-même approuvé par les pays communistes où ces mêmes libertés demeuraient à l’état d’ornement institutionnel ».

 

A. Mattelart énonce lui aussi les raisons de cet échec : « hypocrisie de nombreux Etats non-alignés pour lesquels le déséquilibre des flux Nord-Sud d’information sert d’alibi car la liberté de la presse et la liberté d’expression sont le plus souvent bafouées sur leur propre territoire ; intransigeance des Etats-Unis opposés à toute régulation des flux d’information et de communication au nom de leur doctrine du « free flow of information » calquée sur celle de la liberté de commerce ; duplicité enfin de l’Union soviétique utilisant les revendications d’émancipation culturelle des pays du Tiers monde pour mieux verrouiller son propre système de communication ».

 

Le début des années quatre-vingt marque le paroxysme de la Guerre froide et de la crise des Nations Unies : crise de fonctionnement, crise financière et crise de légitimité avec le retrait des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne de l’UNESCO. Les Etats-Unis se retirent de l’Organisation en décembre 1984 et la Grande-Bretagne en fait de même un an plus tard. Ces deux pays n’acceptent pas ce qu’ils appellent « le terrorisme tiers-mondiste » de l’UNESCO. Dans les années quatre-vingt, la démarche tiers-mondiste révèle ses limites et ses ambiguïtés. Les efforts du Tiers monde pour créer ses propres canaux d’information butent sur les divergences entre les Etats même si des structures sont mises en place, comme l’Agence panafricaine d’information dès 1982.

 

Centrée à l’origine sur le rôle des agences de presse occidentales dans la distorsion de l’image des pays du Tiers monde, A. Mattelart affirme que la polémique glissera vers l’analyse du système transnational de communication et des conditions du transfert des technologies au sein de l’Union Internationale des Télécommunications (UIT). Selon A. Mattelart, cette polémique n’épargne pas non plus l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) qui établit un lien de cause à effet entre d’une part les modèles de consommation individuels en matière pharmaceutique et alimentaire et d’autre part les stratégies de marketing des sociétés multinationales du secteur. A. Mattelart défend l’idée selon laquelle la croyance en la possibilité d’élaborer des politiques publiques visant à enrayer les effets négatifs des activités de ces firmes et favoriser leurs impacts positifs sur le développement des économies nationales préside à de multiples initiatives des Etats-nations et de leurs institutions supranationales. Dès lors, A. Mattelart en conclut que le terme de « firmes transnationales » est préféré à celui de « multinationales » parce qu’il traduit mieux la gestion centralisée et le mouvement d’intégration de leurs stratégies au niveau mondial, source virtuelle de conflits d’intérêts avec le territoire d’accueil.