PREMIÈRE PARTIE :

 

La mondialisation et les nouvelles technologies
d’information et de communication

 

 

La première partie présentera le déséquilibre Nord-Sud de l’accès à l’information dans le contexte de la mondialisation et de l’émergence des nouvelles technologies d’information et de communication.

 

Dans un premier temps, nous verrons en quoi la problématique du déséquilibre Nord-Sud de l’accès à l’information s’inscrit dans une conception des relations internationales qui met l’accent sur l’interdépendance et la coopération. Centrée sur la question transnationale et sur le rapport entre le système et ses acteurs, nous serons amenés à traiter des réseaux en tant que prolongement des premières théories transnationales et évolution des relations internationales contemporaines.

 

Sur base des différents rapports de l’UNESCO, nous analyserons les origines du déséquilibre Nord-Sud de l’accès à l’information. Nous tenterons de déterminer en quoi la production, la circulation, le contrôle et la vente d’informations, à travers les agences de presse, ont représenté un contentieux entre les états et pourquoi les revendications des pays du Tiers monde, en faveur d’un nouvel ordre mondial de l’information, se sont soldées par un échec.

 

Enfin, nous identifierons les nouveaux défis qui, depuis la chute du mur de Berlin et l’effondrement des Etats communistes d’Europe, s’imposent à nos sociétés et nous mettrons l’accent sur l’importance du développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication dans les pays du Sud afin que ceux-ci ne soient pas les laissés-pour-compte du nouveau paysage communicationnel.

 

Chapitre 1

 

LES RELATIONS INTERNATIONALES

 

Les relations internationales ont pris une importance sans cesse croissante dans la vie des sociétés en raison d’un processus complexe de mutations et de transformations. Conscient que la vie internationale ne saurait se réduire à l’un ou l’autre paradigme, nous pensons néanmoins que la problématique du déséquilibre Nord-Sud de l’accès à l’information s’inscrit dans une conception des relations internationales qui met l’accent sur l’interdépendance et la coopération.

 

Le paradigme de l’interdépendance

 

Selon P. Braillard et M.R. Djalili , le paradigme de l’interdépendance est une conception des relations internationales qui met l’accent sur l’interdépendance et la coopération en considérant que les relations internationales contemporaines ne correspondent pas au modèle conflictuel et interétatique des théories réalistes. En effet, P. Braillard et M.R. Djalili affirment que depuis la Seconde Guerre mondiale, la dynamique de modernisation, engagée par la révolution industrielle, a connu une impulsion nouvelle sous l’effet du développement de la technologie et de la croissance des échanges internationaux. Si cette dynamique a contribué à tisser un réseau complexe d’interdépendances entre les différentes sociétés et a fait apparaître de nouveaux types d’acteurs internationaux, il n’en demeure pas moins qu’elle a suscité de nouvelles demandes et besoins dans nos sociétés et a fait apparaître des systèmes de valeurs fondés sur le bien-être économique et social. Le modèle de développement, adopté progressivement tant par les pays industrialisés que par les pays du Tiers monde, a imposé de nouvelles tâches sociales et économiques à l’Etat qui s’est montré de moins en moins apte à satisfaire seul ces nouvelles exigences. De nouvelles forces supranationales, transnationales et subnationales sont apparues sur la scène internationale et ont limité la marge de manœuvre des Etats comme en témoigne par exemple le développement des entreprises multinationales. P. Braillard et M.R. Djalili défendent l’idée selon laquelle l’Etat a dû s’ouvrir de plus en plus aux échanges avec l’extérieur et donc s’engager dans une interdépendance croissante ayant pour conséquence principale, une restriction de son autonomie. Dès lors, il deviendrait de plus en plus difficile de distinguer la politique étrangère de la politique interne et d’expliquer le comportement international d’un Etat en termes purement stratégiques et militaires.

 

P. Braillard et M.R. Djalili en concluent que « le développement de la coopération internationale, avec notamment la multiplication des structures de coopération que sont les organisations internationales, manifeste une évolution profonde des relations internationales, dont la nature conflictuelle tendrait à passer au second plan, et une tendance à l’organisation d’un système international marqué toujours plus profondément par l’interdépendance et la communauté des intérêts ».

 

La théorisation du paradigme de l’interdépendance par l’école de l’interdépendance complexe

 

En tant que théorie des relations internationales, le paradigme de l’interdépendance a été théorisé au début des années septante par R. Keohane et J. Nye. Convaincus que l’interdépendance constitue une modification importante de la vie internationale, ces deux auteurs américains sont à l’origine d’un courant connu sous le nom « d’école de l’interdépendance complexe ».

 

La multiplication des interactions internationales aboutissant à une distinction marquée entre rapports politiques et relations transnationales, R. Keohane et J. Nye analysent dans un premier ouvrage publié en 1970, Transnational Relations and World Politics, la mise en contact permanente des régimes et des sociétés du fait des mutations de l’environnement international : « These questions can be grouped into five broad areas of inquiry : 1) What seems to be the net effect of transnational relations on the abilities of governments to deal with their environments ? To what extent and how have governments suffered from a « loss of control » as a result of transnational relations ? 2) What are the implications of transnational relations for the study of world politics ? Is the state-centric view, wich focuses on the interstate system , an adequate analytic framework for the investigation of contemporary reality ? 3) What are the effects of transnational relations on the allocation of value and specifically on asymmetries or inequalities between states ? Who benefits from transnational relations, who loses, who controls transnational networks, and how is this accomplished ? 4) What are the implications of transnational relations for United States foreign policy ? Insofar as the United States is indeed preponderant in transnational activity, what dangers as well as opportunities does this present to American policymakers ? 5) What challenges do transnational relations raise for international organizations as conventionally defined ? To what extent may new international organizations be needed, and to what extent may older organizations have to change in order to adapt creatively to transnational phenomena ? ».

 

Introduisant une distinction entre d’une part, les relations politiques qui incluent la possibilité d’un recours à la force et d’autre part, les relations transnationales qui regroupent l’ensemble des rapports internationaux, où l’un des acteurs au moins n’était pas un agent gouvernemental, J.J. Roche défend l’idée selon laquelle la théorie de R. Keohane et J. Nye n’a pas perdu de son actualité dans la mesure où elle contient déjà l’ensemble des arguments qui ont refait surface au début des années nonante tel que par exemple le développement du monde des réseaux.

 

Centrée sur la question transnationale et sur le rapport entre le système et ses acteurs, A. Colonomos souligne que « la problématique des réseaux se compose suivant une pluralité de trajectoires et implique un nombre varié d’acteurs. En premier lieux, objet des études juridiques et politiques, les institutions sont prioritairement concernées par le phénomène. Les réseaux de personnes, l’association entre individus, y compris à l’échelle internationale, constituent une dimension traditionnelle de l’expression du pouvoir et de la redistribution des ressources qui l’accompagnent. Les réseaux d’entraide et de coopération faisant partie intégrante de la vie d’une institution, ils ne sauraient être banalisés en tant qu’objet sociologique. Ces dynamiques détournent de leur ordonnancement vertical une somme de ressources, de valeurs centralisées par les institutions politiques et contribuent par là même à la formation d'un vaste espace horizontal et informel ».

 

A. Colonomos défend l’idée selon laquelle les réseaux prolifèrent dans une double direction : « d’une part, ils s’investissent dans des logiques de mobilisation de ressources en parallèle des sphères officielles et publiques (…) De l’autre, lorsque leurs forces le permettent, les réseaux transnationaux émergent au sein des différents espaces publics afin d’exprimer et de faire entendre leur voix. Cette singulière tension entre le contournement et la participation concerne bon nombre d’acteurs de la scène internationale. La compréhension du système international se trouve renforcée, désignant par là une nouvelle problématisation de la dialectique entre ordre et désordre, ainsi qu’une somme d’expressions intermédiaires, entre conformisme et déviance ».

 

Dans un second ouvrage publié en 1977, Power and Interdependence : World Politics in Transition, R. Keohane et J. Nye affirment que l’inégalité de puissance entre les acteurs traditionnels et les nouveaux acteurs de la vie internationale crée une interdépendance asymétrique ne pouvant mener à un partage équitable des bénéfices.

 

R. Keohane et J. Nye élaborent les concepts de « sensibilité » et de « vulnérabilité » afin d’expliquer l’interdépendance complexe : « To understand the role of power in interdependence, we must distinguish between two dimensions, sensitivity and vulnerability. Sensitivity involves degrees of responsiveness within a policy framework – how quickly do changes in one country bring costly changes in another, and how great are the costly effects (…) Vulnerability can be defined as an actor’s liability to suffer costs imposed by external events even after policies have been altered ».

 

J.J. Roche conclut que l’apport de R. Keohane et J. Nye aux théories des relations internationales consiste « à avoir envisagé la politique étrangère sous un angle complètement différent de celui utilisé jusqu'alors. En effet, la rupture de la séparation nette entre politique intérieure et politique étrangère, liée à l’interpénétration croissante des activités, menait à une situation paradoxale où la machine administrative de l’Etat était condamnée à croître dans une course poursuite sans fin pour tenter de retrouver la maîtrise d'événements lui échappant toujours davantage. L’Etat ne pouvait donc plus être envisagé comme l’instrument fondamental de la régulation de la vie internationale (…) Par rapport au réalisme d’essence conservatrice, la théorie de l’interdépendance complexe introduisait l’idée d’une nécessaire prise en compte du changement. A la vision statique de l'équilibre R. Keohane et J. Nye substituaient une conception dynamique de l’ordre international. Cependant, le cadre de leur analyse ramenait obligatoirement à l’Etat. La prise en compte du changement et sa mesure les conduisirent à revenir au cadre traditionnel de la politique étrangère comme domaine privilégié où pouvaient être observés les effets de la sensibilité et de la résistance à la vulnérabilité. Ils contribuèrent à élargir le cadre d’interprétation de la politique étrangère en abandonnant la conception réaliste d’un instrument institutionnalisé de poursuite d’un intérêt général rationalisé. R. Keohane et J. Nye l’envisagèrent au contraire sous l’angle d’un processus fluctuant d’ajustement entre les demandes de la société interne et les contraintes internationales ».