Denis Rakotonoera n'est pas de ceux qui prennent le train en
marche. Internet n'en était qu'à ses premiers balbutiements que ce
Franco-Malgache, arrivé en France en 1973 à l'âge de 16 ans,
agissait déjà afin d'encourager l'usage des technologies de
l'information et de la communication dans les pays du Sud :
"Etant donné les gains de productivité qu'elles induisent, j'ai
toujours pensé que les TIC constituaient une solution aux problèmes
de développement des pays pauvres."
Nous sommes alors en 1983, et Denis mise sur le Minitel pour
désenclaver les pays de ce qu'on appelait encore le tiers-monde. Il
crée l'association Rencontre télématique Nord-Sud (RTNS), dont le
but est de faire connaître les peuples et les cultures des pays
pauvres via le 3615 code Exotel. Le Minitel ne décollant pas hors de
la France, RTNS est dissoute en 1985.
Septembre 2001. Le contexte international a changé. L'Internet
est devenu l'un des facteurs de la croissance mondiale mais
également un accélérateur de l'inégalité entre le Nord et le Sud :
la fracture numérique vient creuser le fossé économique déjà
existant. L'Afrique, où ne vivent que 0,4 % des internautes du
monde, est la grande marginalisée.
Fort de ce constat et d'une motivation restée intacte, Denis
Rakotonoera rassemble ses troupes, famille et amis venus de la
gestion d'entreprise, du conseil, de la médecine ou de
l'informatique, et fonde l'association e-developpement (Aedev), dont
le champ d'opération est précisément l'Afrique : "J'en avais
assez d'entendre tous les grands de ce monde pleurer sur la fracture
numérique. J'ai voulu agir."
Les neuf membres bénévoles d'Aedev ainsi que Denis Rakotonoera,
informaticien à la Caisse des dépôts le jour et coordinateur d'Aedev
"la nuit entre 22 heures et 2 heures du matin", prennent sur
leur temps libre pour s'occuper de l'association.
Vous avez dit motivés ?
Le but d'Aedev est d'encourager l'utilisation d'Internet en
Afrique, et ce dans le sens du développement durable. En effet,
étant donné les possibilités offertes par Internet en termes de
communication et d'éducation mais aussi de commerce ou de
démocratisation, il serait, selon Denis Rakotonoera, "criminel
d'en priver l'Afrique".
Ce familier du monde associatif – Denis a auparavant travaillé
pour Planetfinance et dirigé durant un an la structure
réunionnaise de Sida Solidarité – est également convaincu que "la
solidarité entre les peuples, entre les générations et l'appui des
entreprises citoyennes peuvent contribuer à contourner les obstacles
à la diffusion d'Internet en Afrique".
L'association propose différents services aux écoles,
universités, associations, collectivités locales ou établissements
de santé des Etats africains. L'Aedev s'occupe en particulier de la
création de sites Internet, de la recherche d'informations –
générales et médicales – qui sont transmises par mail, de
documentation et de modules de formation. Enfin, elle participe à la
création de télécentres.
"Pour le moment, nous nous sommes concentrés sur la création
de sites Internet. Grâce à une étroite collaboration avec
l'Association Internet Solidaire (AIS) et son président, Jean-Luc
Delacour, nous avons réussi à en créer 10 en quatre mois et 10
autres sont en attente. Le but est d'en créer 40 en 2002, et nous
avons choisi de privilégier les associations de femmes ainsi que
celles qui luttent contre le sida", précise Denis
Rakotonoera.
Pour "recruter" des associations, Aedev dispose de correspondants
– tous rencontrés sur la Toile – au Bénin, en Côte d'Ivoire, au
Burundi et bientôt au Maroc, au Togo, en Tunisie et à Madagascar. La
sélection des associations est néanmoins soumise à condition : elles
doivent avoir un projet viable et capable de les rendre autonomes
financièrement. "Nous ne voulons pas qu'elles deviennent des
assistées", insiste Denis.
Jusqu'à présent, la formule de l'Aedev fonctionne bien.
L'association béninoise de Coopération des jeunes pour le
développement endogène (Cojede) en fournit l'illustration. Son
objectif est de rompre, grâce à Internet, avec l'isolement engendré
par la pauvreté dans la région de Cotonou et dans le reste du Bénin.
Le projet actuel est de trouver les subventions nécessaires pour
promouvoir l'utilisation d'Internet dans les écoles du Bénin.
Grâce au site http://membres.tripod.fr/COJEDE// créé par l'Aedev,
l'association Cojede gagne en visibilité et en crédibilité auprès de
la population, mais surtout auprès d'éventuels partenaires
financiers. Enfin, ses membres ont appris à évaluer concrètement
leurs besoins.
"Ainsi, sans que nous lui ayons suggéré, Cojede porte
aujourd'hui un projet de télécentre au Bénin. C'est pour nous un
vrai succès puisque notre but est de stimuler la base afin qu'elle
évalue elle-même ses besoins", raconte Denis Rakotonoera.
Les membres d'Aedev ont également constaté que la création d'un
site Internet pour une association basée en Afrique permettait de
créer un cercle vertueux : "Lorsqu'une association décide de
créer son site avec nous, ce sont tous ces membres qui vont
apprendre à surfer. Pour la plupart, ils n'ont jamais utilisé
Internet. Ensuite, la famille, les amis, les habitants du village
voisin viennent voir le site... C'est de cette façon que pourra se
diffuser l'utilisation de l'Internet en Afrique", estime le
président.
Il reste néanmoins un problème de taille : celui de l'accès au
réseau Internet. C'est l'une des priorités d'Aedev pour 2002.
Actuellement, l'association s'attelle à la rédaction d'une méthode
de création d'un télécentre (plan, coût, mise en œuvre) afin de
guider les associations africaines porteuses d'un tel projet. Par
ailleurs, l'Aedev s'engage auprès des associations qui la contactent
à les aider à trouver ordinateurs et financements.
Enfin, l'association souhaite également ouvrir un télécentre à
Paris. Pour l'instant, elle est 100 % virtuelle : elle n'a pas de
bureau et ses membres communiquent la plupart du temps par e-mail.
"Nous cherchons d'autres associations susceptibles de se joindre
à notre projet de télécentre parisien, ainsi que des entreprises ou
des mécènes prêts à nous parrainer." L'appel de Denis
Rakotonoera est donc lancé.
Yvonne Debeaumarché
http://www.aedev.org/
http://www.chez.com/aisolidaire/