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Par Danielle Beaugendre
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De
la faim aux OGM
l'agriculture mondiale
face au dévelopement durable |
Révolutions vertes, OGM
(organismes génétiquement modifiés), productivité, mondialisation,
libéralisme, OMC, (organisation mondiale du commerce), mais aussi
pollution, "vache folle", inquiétude sur l'avenir et agitation paysanne
dans les pays du Nord, persistance de la pauvreté, faim de terre et
malnutrition dans les pays du Sud. Il est indéniable que le monde paysan
d'aujourd'hui, si varié, si contrasté, confronté à des situations en
perpétuelles mutations, suscite la réflexion.
Actuellement, le monde compte 1 milliard huit
cents millions d'actifs agricoles (sur 6 milliards d'habitants). Dans
les pays développés -y compris l'Europe de l'Est-, ils ne sont plus
"que" 45 millions où ils représentent 7% environ de la population
active. Ce nombre est encore appelé à diminuer: au nom de la
productivité, 50.000 exploitations disparaissent chaque année aux Etats
Unis, dans un vaste mouvement de concentration qui se poursuit depuis
plusieurs générations . Quant aux pays de l'Europe de l'Est, leur entrée
dans l'Union européenne condamnera les 2/3 des exploitations. Ces
laissés-pour-compte bénéficient de "filets de sécurité", des
possibilités de reconversion dans d'autres secteurs économiques, mais
dans le Sud en développement? La situation est dramatique. Les
paysans y représentent plus de la moitié des actifs -et actives- et
c'est parmi eux que se situent les 3/4 des 800 millions d'êtres humains
qui ne se nourrissent pas à leur faim. En moyenne, chaque actif cultive
un hectare et récolte une tonne de produit, la majorité ne dispose même
pas de traction animale et inutile de parler de tracteur! Le peu qu'ils
réussissent à vendre a perdu la moitié de sa valeur au cours des 30
dernières années, et le péril grandit avec l'ouverture des frontières
qui les met en compétition directe avec l'agriculture industrielle du
Nord dont la productivité est 1000 fois supérieure. L'exode rural est en
route depuis les années 60, mais comment les villes du Sud
pourraient-elles absorber ce flux alors qu'elles comptent déjà 600
millions de citadins au chômage ou vivant d'expédients dans l'économie
souterraine?
Depuis 40 ans, quelles furent les méthodes mises en place
pour accroître la productivité agricole dans ces régions du monde, où la
croissance démographique rendait pressante la nécessité de garantir la
sécurité alimentaire des populations? La réponse tient en deux mots:
Révolution verte. Mécanisation, spécialisation des cultures, engrais
chimiques, introduction de semences hybrides, protection des cultures
par insecticides, gestion de l'eau par irrigation ou drainage, l'Europe
a connu tout cela depuis le début du XIXème siècle, parallèlement à son
industrialisation et son urbanisation. Mais c'est en quatre décennies et
non pas en deux siècles comme en Europe, que les pays du Sud, tout
particulièrement ceux d' Asie et d' Amérique latine, ont été "conquis"
par la révolution verte.
Pour quels résultats?
Un exemple, le Pendjab, un Etat du Nord de l'Union indienne, l'un des
plus riches greniers du pays. Il ya quarante ans, l'Etat s'est lancé
dans une révolution agraire visant à accroître la productivité, afin de
réduire la dépendance de l'Inde à l'égard des importations venues de
l'Occident. En 20ans, la productivité s'est accrue de 6% par an, les
rendements de blé et de riz ont triplé et les revenus des agriculteurs
progressé, passant de 60$ par tête et par an en 1980-81 à 440$ en
1997-98. L'auto-suffisance est atteinte en 1975, et l'Inde est même
certaines années, exportatrice de céréales! Bilan positif? Pas vraiment.
Aujourd'hui, le revers de la médaille saute
aux yeux: toujours soucieux de produire plus, les agriculteurs ont abusé
des pesticides, des engrais chimiques, changé les assolements, négligé
les céréales traditionnelles, puisé sans réserve dans les nappes
phréatiques, et le taux de productivité plafonne, voire diminue. Pire:
plus le sol s'appauvrit, plus il faut
l'amender, donc plus le coût de production augmente, ainsi celui de la
tonne de blé a triplé en 12 ans. Les paysans s'endettent avec des prêts
à court terme dont les taux sont élevés, et c'est la ruine matérielle et
morale des plus petits au profit des plus gros. Même constat dans les
pays qui ont misé sur l'agriculture d'exportation négligeant les
cultures vivrières. Ainsi les Philippines ont exporté 8,25 millions de
tonnes de bananes, ananas et mangues, mais ont dû importer 4,7 millions
de tonnes de riz et 1,18 million de tonnes de blé, au prix du marché
mondial, concurrençant victorieusement la production locale. De plus, la
transformation des produits agricoles exportés est assurée par des
multinationales comme Nestlé, Dole, ou Del Monte, ne profitant donc que
très peu au pays d'accueil. C'est ainsi que 4 personnes affamées sur 5
vivent dans des pays exportateurs de denrées agricoles! Accroître encore
les rendements? Les semences transgéniques ( ou OGM, organismes
génétiquement modifiés) se proposent de pallier aux inconvénients
générés par l'abus d'insecticides, d'engrais et par le gaspillage de
l'eau.
Soit, mais sachant que les cinq principales
firmes agrochimiques dominent aussi le marché des semences transgéniques
il est bien évident qu'elles dicteront leurs conditions. A quoi bon
accroître les rendements si c'est pour enfoncer encore davantage des
millions de paysans dans la pauvreté? Sans compter que les OGM
nécessitent des précautions d'emploi qui ont conduit l'Union européenne
elle-même à retarder leur utilisation, au grand dam des Etats Unis
convertis qu'ils sont au transgénique!
"La Révolution verte n'était pas une
solution intégrale, mais au contraire très réductrice. Les pratiques non
durables auxquelles elle a donné lieu ont appauvri les sols et les gens".
Ainsi s'exprime en 2001 Pramod Kumar, directeur de l'Institut pour le
développement et la communication basé au Pendjab.
"Pratiques non durables": cette expression renvoie aux défis du
développement durable. Celui-ci tend à mettre en place une double
solidarité: l'une entre le Nord et le Sud afin de réduire les
inégalités, l'autre entre les générations, afin de réduire les impacts
des activités humaines sur les écosystèmes et les stocks de ressources
épuisables. Ce n'est pas en généralisant, là où c'est possible, le
modèle d'agriculture productiviste du Nord que les pays du Sud
parviendront à un développement agricole efficace, harmonieux et
durable.
Tout d'abord, cela implique des décisions locales.
Quelles que soient les réalisations aptes au développement durable
observées de par le monde, dans des milieux naturels très différents, il
y a des facteurs communs. Dans toutes, ce sont les paysans eux-mêmes qui
sont les acteurs du développement, qui "relèvent" la tête, et les femmes
sont associées à cet effort, ce qui n'est pas un mince progrès dans ces
"zones sombres" du monde où l'inégalité entre les sexes est encore
vivace. C'est l'agriculture vivrière qui est remise à l'honneur, mais
non pas l'agriculture ancestrale, si faiblement productive, mais une
agriculture bénéficiant du savoir traditionnel soit, mais aussi de
technologies adaptées, d'apports biologiques simples comme la
vermiculture (l'exploitation des vers de terre) par exemple, la
fabrication de bio fertilisants, de bio pesticides , qui contribuent
d'ailleurs à créer des emplois sur place. Des groupes d'entraide, des "mini-institutions",
dispensent information, éducation, et même des télé centres de connexion
à internent! Les quatre grands fossés, démographique, économique,
technologique, et numérique, peuvent ainsi être comblés, et ce, en
accord avec l'environnement, en fixant les populations, et en réduisant
la pauvreté.. Utopies? Gouttes d'eau dans l'océan ? C'est vrai, les
biovillages de la région de Pondichéry ne concernent que 24.000
personnes. Les "agrovilles" fondées au Brésil par le Mouvement des
paysans sans terre (MST) à partir des années 60 sur des terres sous
exploitées et occupées pacifiquement, concernent 618.000 familles sur
22 millions d'hectares. Ils ne sont "que" 25.000, les paysans du Bangla
Desh ayant adhéré au Nayakrishi, mouvement qui non seulement préconise
une agriculture "bio", mais aussi envisage de donner un rôle accru à la
communauté locale. Oui ce sont des exemples ponctuels, mais ils ouvrent
des perspectives et ne demandent qu'à s'étendre et s'adapter à d'autres
climats, d'autres cultures, d'autres civilisations, parce qu'en fait,
ils privilégient le facteur humain à la rentabilité immédiate et mal
partagée.
L'agriculture envisagée sous cet angle, stimule
l'usage intensif du sol, mobilise les réserves de main d'oeuvre
familiale, bénéficie d'une connaissance fine du milieu naturel,
privilégie la diversification contre la rigidité de la spécialisation et
se soucie de qualité, puisqu'elle consomme ce qu'elle produit. Indira
Gandhi disait: "le plus grand adversaire de l'environnement, c'est la
pauvreté". Il se retourne aisément "les plus grandes victimes de
l'environnement dégradé, ce sont les pauvres". La question du devenir de
l'agriculture mondiale s'inscrit dans celle du développement durable qui
lui-même vient interpeller les instances nationales et internationales,
au nom de la survie de la planète et de ses habitants..
Danielle Beaugendre
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