Il est bon de rappeler (voir
édito précédent) que la dette
totale des pays riches s'élève à 22.000 milliards de dollars, celle
des pays pauvres, 2100 milliards de dollars, soit dix fois moins.
L'annulation complète de la dette des pays pauvres ne représenterait
qu'une goutte d'eau, moins de 5%, dans les finances mondiales, et ne
ferait courir aucun risque au système financier global.
Néanmoins, est-ce la panacée universelle ?
QUI ANNULE SA DETTE,
RELEVE LA TETE ?
36 MILLIARDS DE DOLLARS EN MOINS
Le problème de la dette du Tiers monde revient périodiquement sur le
tapis vert des tables rondes. La plus récente des remises en cause,
est celle du sommet du G7, à Lyon , en septembre 1996. Les Etats
riches reconnaissent que les Pays Pauvres Très Endettés, les PPTE,
ne s’en sortiront pas sans une annulation partielle de leur dette
extérieure. Pour la première fois de leur histoire, la Banque
mondiale et le FMI acceptent de renoncer à leurs propres créances !
L’objectif est de réduire le poids du service de la dette extérieure
pour le rendre inférieur à 150% des recettes d’exportations, et à
250% des revenus de l’Etat, seuil au delà duquel la dette est jugée
" insoutenable "( ! !). Quarante et un pays ont été sélectionnés. En
contrepartie, les pays bénéficiaires doivent investir les sommes
épargnées dans les secteurs de la santé et de l’éducation et se
conformer " à un cadre stratégique de lutte contre la pauvreté ",
défini à partir d’une consultation de la population et en accord
avec le bailleur de fonds.
En juin 1999, sous la pression des ONG, le G7 décide d’assouplir
encore les critères de sélection. A ce jour, 24 pays ont ou vont
bénéficier d’annulations pour un montant de 36,6 milliards de
dollars. La mesure est effective aujourd’hui en Bolivie, au
Mozambique, en Ouganda et en Tanzanie.
Ces réductions de dette
peuvent-elles contribuer à résoudre le problème ?
Rapportées à la dette globale des
pays concernés, près de 360 milliards de dollars, leur impact est
limité. D’ailleurs les montants annoncés par la Banque mondiale sont
assez mystérieux. On parle de 30, de 50, voire de 100 milliards ?
Selon ses experts, cela réduirait de 50% leur stock total de dette..
Mais ces créances s’étaleront sur des périodes très longues, de 30
ou 40 ans.. Pour le Mozambique, la Guinée Bissau, le Nicaragua, très
endettés, les sommes seront importantes. Par contre, pour le Mali,
cela va représenter à peu près 30 millions de francs CFA par an
(40,5 millions de dollars), soit 6% des dépenses publiques. C’est
peu. En fait, un pays ne peut s’endetter que si le FMI ou la Banque
mondiale le jugent " crédible ", donc doté de quelques ressources,
donc pas absolument " pauvre ". On ne prête qu’aux riches dit le
proverbe…. Quel paradoxe ! Car les pays les plus pauvres, qui ne
peuvent rien, absolument rien rembourser, étranglés qu’ils sont par
leurs difficultés, n’ont en fait qu’une toute petite dette et n’ont,
en somme, pas grand chose à gagner de cette mesure ! A l’extrême, le
Mozambique et Madagascar, ne remboursent plus rien du tout. Alors,
pour eux, une remise de dette n'a pas de réalité, elle est
virtuelle..
Cela signifierait-il que
les remises de dette sont des leurres ?
Pas tout à fait, mais il faut avouer que c’est le plus souvent de la
générosité à bon compte. Certains pays s’en méfient d’ailleurs. En
entrant dans ce " club " des pauvres, ils craignent d’être
stigmatisés et écartés encore plus des financements! Ainsi, le Ghana
a refusé de bénéficier de l’initiative. A une autre échelle, les
grands pays de l’Amérique latine, les plus endettés en valeur
absolue, ne demandent pas de réduction de leur dette : il y va de
leur crédibilité !
A-t-on suffisamment de
recul pour pouvoir juger de l’opportunité d’une remise de dette ?
L’Ouganda a été le premier pays à bénéficier d’une réduction de
dette. (voir encadré). Le bilan est en demi-teinte, du moins pour
autant qu’on puisse en juger, l’opacité des comptes ne facilitant
pas la tâche. Un fait est prouvé : après avoir bénéficié d’une
annulation partielle de sa dette, l’Ouganda, fin 1999, était encore
plus endetté qu’avant, car il avait contracté entre temps de
nouveaux emprunts ! Ainsi que le démontre l’article encadré, les
sommes " économisées " ne profitent pas seulement aux acteurs
sociaux !
Cas d’école : Ouganda
(lu dans Alternatives internationales, mars-avril 2002, article
signé S.T.)
L’Ouganda est le premier pays à avoir bénéficié d’une éduction de
dette substantielle dans le cadre de l’initiative PPTE, via une
remise d’un milliard de dollars, ce qui a ramené le service de sa
dette de 104 millions à 74 millions de dollars par an. Qu’en a -t-
il fait ? Difficile de le savoir clairement. D’un côté, le taux de
scolarisation primaire a doublé grâce à l’instauration de la
gratuité dans le premier cycle. De l’autre, une étude de la London
School of Economics souligne les étranges effets de cet allégement :
après avoir bénéficié de l’annulation de 20% de sa dette en 1998, le
gouvernement a immédiatement contracté de nouveaux emprunts et
avait, fin 1999, une dette plus importante qu’avant l’annulation !
L’étude suggère deux explications : la baisse du prix mondial du
café et l’augmentation du budget de la défense
Une ambivalence qui n’étonne pas l’économiste Nicolas de Torrenté,
spécialiste de l’Ouganda : " L’allégement de la dette a permis à la
fois d’augmenter le taux de scolarité et d’acheter des armes. Tout
se passe comme si l’Ouganda sous-traitait ses dépenses sociales aux
bailleurs de fonds, qui sont ravis de contribuer au plan "
antipauvreté " d’un régime tout dévoué au libéralisme économique.
Mais pendant que les bailleurs s’occupent des services sociaux, il
reste plus de fonds pour les autres secteurs du budget, dont
l’armée. Or les bailleurs n’ont pas de critères très solides pour
contrôler les dépenses militaires, et l’Ouganda est très doué pour
les dissimuler dans son budget. "
Alors il faut annuler la
dette, purement et simplement !
D’autant qu’une partie du mécanisme PPTE sera financée par des
sommes qui en principe auraient dû être consacrées à l’aide ! Les "
remises de dette " seront en effet comptées comme des dons. Pour les
pays qui ne remboursaient pas, la réduction de la dette peut
conduire à une perte de ressources ce qui est un comble ! Pour les
autres, comme ils seront soumis à une augmentation des dépenses de
développement, leur budget ne verra guère de différence. Et pour
couronner le tout, l’aide au développement, décroît régulièrement
depuis 10 ans : elle a diminué de 2 milliards de dollars entre 1991
et 1999.
Pourquoi tergiverser dans ce cas ? L’annulation de la dette a été
l’un des slogans de Porto Alegre, mais on ne l’a pas beaucoup
entendu à New York !
C’est sans aucun doute une condition nécessaire, mais pas
suffisante. L’annulation de la dette doit s’inscrire dans un projet
vaste, qui implique en fait tous les acteurs internationaux, qu’ils
soient du Nord ou du Sud.
Du côté des Etats du Sud, s’impose une réforme de la fiscalité afin
de garantir une redistribution équitable des richesses, aujourd’hui
concentrées entre les mains d’une minorité. Du côté international,
il faut permettre aux Etats du Tiers monde de protéger leurs
économies, éventuellement dans le cadre d’espaces économiques
régionaux. L’OMC doit admettre cette approche plus " protectrice "
que " protectionniste ". D'autre part, si l’aide publique faiblit,
de nouveaux outils peuvent y suppléer, comme la taxe sur les
transactions financières (dite Taxe Tobin). Et puis…. les fortunes
détournées par les élites du Sud, placées à l’abri des paradis
fiscaux, devraient être connues? rétrocédées à leur pays d’origine?
Leur montant représenterait … les 2/3 de la dette extérieure de
l’Afrique subsaharienne… On peut toujours rêver ! !
De toutes façons il sera toujours nécessaire de surveiller
l’utilisation des fonds !
Oui, et pas seulement la " bonne gouvernance " des pays du Sud !
Mais aussi les suggestions faites par les bailleurs de fonds du Nord
! Par exemple, est-ce bien utile au développement du Rwanda que la
France finance la télévision couleurs demandée par le Président
Habyarimana ? Assez des " éléphants blancs!". Les exigences de
transparence et de raison sont valables pour tous les acteurs du
drame de la dette.
POUR CONCLURE :
Augmenter le revenu des populations pauvres est autant une question
de pertinence que de moyens. La ligne actuelle est de substituer à
une logique de dons, donc de dépendance, une logique de financement
du développement, menée en partenariat avec les pays du Sud.
A cet égard, le programme du NEPAD apparaît exemplaire (voir encadré
: les dix priorités du NEPAD). Le fait que ce plan s’appuie sur la
privatisation et le commerce vient d’Abdoulaye Wade, le président du
Sénégal. Son portrait, tracé par le New York Times, le présente
comme " un nouveau modèle de président africain ". " Je n’ai jamais
vu un pays se développer par l’aide ou le crédit. Ceux qui se sont
développés croyaient tous au marché. Il n’y a pas de mystère
là-dedans. L’Afrique a pris la mauvaise route après l’indépendance
".
Le NEPAD sera présenté en juin au sommet du G8 au Canada, et
contiendra très probablement des dispositions sur l’aménagement et
l’annulation de la dette que défendent la plupart des dirigeants
africains. Le " lonesome cow boy " qui dirige le Sénégal se montre
plus intransigeant : " Je veux que l’Afrique soit un partenaire et
non un parasite qu’il faut nourrir ".
La dette des Tiers mondes ne doit plus être ce tonneau des Danaïdes
qui se vide au fur et à mesure qu’on l’emplit, réglons-le problème
une fois pour toutes, en particulier pour les pays les plus pauvres,
mais que cela ne soit pas le signal d’une quelconque marginalisation
de ces pays, bien au contraire, que tout soit fait pour les intégrer
à l’économie mondiale. Il ne suffit plus de donner de l’argent aux
pauvres pour qu’ils se tiennent tranquilles, encore faut-il les
encourager à prendre leur avenir en mains.
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ANNEXE
LES DIX PRIORITES DU NEPAD
(Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique). Source :
Jeune Afrique (14/04/2002)
SENEGAL (JAF) :
Le NEPAD a
retenu dix " priorités ", secteurs sur lesquels devraient être
concentrés les efforts de développement. Source : site de la
Conférence de Dakar sur le financement du NEPAD.
La bonne gouvernance
publique.
Démocratie, élections libres et honnêtes, institutions
démocratiques, respect des droits de l’homme, de la femme et de
l’enfant, transparence dans la gestion du patrimoine public.
La bonne gouvernance de
l’économie privée.
Justice indépendante et honnête dans les litiges impliquant les
investisseurs étrangers, gestion honnête et transparence des
sociétés, etc.
Les infrastructures.
Routes, chemins de fer, ports et aéroports, sont des éléments, des
coûts de production pesant sur la compétitivité des produits
africains, appelés à être vendus à l’étranger. Les infrastructures
sont aussi créatrices d’activités économiques.
L’éducation.
Les ressources humaines sont le facteur le plus important de la
croissance.. Des pays sans ressources naturelles comme le Japon, la
Corée du Sud, Taiwan, Singapour, ont montré qu’un pays pouvait se
développer uniquement en investissant massivement dans l’éducation
et la formation.
La santé.
C’est un pari important pour l’Afrique, en raison de son taux très
élevé de mortalité, dû à des maladies endémiques (malaria,
tuberculose, sida) . La bonne santé des populations est un facteur
de productivité.
Les nouvelles technologies
de l’information et de la communication (NTIC) .
L’accès aux NTIC doit être assuré aux populations dès la plus petite
enfance et étendu à toutes les activités, de l’agriculture à
l’industrie et aux transports, à l’éducation, aux services et aux
échanges.
L’agriculture.
L’Afrique a un retard énorme en agriculture, qui se traduit par sa
dépendance alimentaire difficilement concevable pour un continent
immense qui dispose de terres et d’eau.
L’environnement.
Aux dégâts naturels, tels que ceux qui résultent du climat
(sécheresse, désertification, érosion des côtes..) s’ajoutent ceux
causés par l’homme. La bataille de l’environnement nécessite
d’importants moyens.
L’énergie.
Partie intégrante et nécessaire du développement, mais certains pays
n’ont pas d’énergie naturelle exploitable. Les pays africains
envisagent des oléoducs et des gazoducs qui permettraient leurs
approvisionnement.
L’accès aux marchés des
pays développés.
La communauté internationale vient de reconnaître que la base du
développement c’est plus l’agriculture que l’industrie sans base
locale… Des discussions se sont engagées entre le G8 et l’Afrique,
et nous avons bon espoir de voir s’ouvrir devant nous les marchés
internationaux.. Mais ces perspectives ne deviendront réalité que si
elles bénéficient d’investissements massifs.