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Par Danielle Beaugendre
Février 2002
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Le choc des deux
mondialisations |
Du 31 janvier au 5 février 2002, le Forum social mondial (FSM)
d'une part, composé de militants luttant contre les excès d'une
globalisation jugée ultralibérale, et le Forum économique mondial de
l'autre, rendez-vous annuelde l'élite politique et du business, ont
occupé l'espace médiatique. Tous deux ont été programmés à la même
date.Le premier s'est tenu à Porto Alegre, dans l'état du Rio Grande del
Sùl, au Brésil, ville comptant 1,3 million habitants et rendue célèbre
par son expérience "d'orçamento parcipativo" (budget participatif) qui
permet aux citoyens d'orienter, via un processus de consultations et de
débats, l'utilisation des fonds municipaux, et ainsi de peser sur les
décisions concernant les aménagements urbains. Elle est aussi en pointe
pour son utilisation d'internet, la mairie ayant décidé de mettre son
propre fournisseur d'accès à internet à la disposition des défavorisés,
en implantant des télécentres dans les quartiers les plus pauvres. Le
forum de Porto Alegre, né au lendemain des évènements de Seattle en
1999, va souffler sa deuxième bougie. Le second s'est réuni à New York,
ville mondiale, au coeur de l'hyperpuisance étatsunienne. Il s'agit en
fait de la 32ème édition annuelle du forum de Davos (Suisse) mais qui
cette année s'est délocalisé à New York, par solidarité avec la ville
traumatisée par les attentats du 11 septembre.
A Porto Alegre, l'université catholique, (PUC), centre névralgique
du FSM, a été prise d'assaut par une partie des quelques 50.000
participants, venus de 110 pays, dont environ 10.000 délégués, qui se
pressaient dans les couloirs et escaliers afin d'atteindre les salles de
conférences. Ces "participants" sont des militants en lutte contre les
excès d'une mondialisation jugée ultralibérale . 700 ateliers se sont
articulés autour de vingt six thèmes de débats: entre autres,
suppression des paradis fiscaux, réorganisation de la production
agricole, environnement, santé (eau, médicaments), sans compter les
mouvements féministes en lutte "contre toute forme d'intégrismes". Trois
thèmes majeurs retiennent l'attention: au cours des conférences ont été
épinglés tour à tour, le commerce mondial régi par l'OMC (Organisation
mondiale du commerce), la dette extérieure des Pays du Sud, et les flux
financiers .
La question "fondamentale "de l'avenir et du rôle de l'Organisation
Mondiale du Commerce a été posée, et c'est la proposition de son
abolition ou de son entière refonte qui semblait l'emporter. La
représentante sud-africaine d'Africa Trade Network, Dot Keet, a rappelé
que depuis la création de l'OMC en 1995, "le commerce a augmenté de 30%
mais de manière très inégale: la part de l'Amérique latine est tombée de
11 à 5%, celle de l'Afrique de 8 à 2%, et celle des 49 pays les plus
pauvres ne représente plus que 0,4%". Pour beaucoup, y compris dans les
milieux "progressistes" des pays du Nord, le libre-échange, a obligé les
pays du Sud à ouvrir leurs économies au libéralisme, tout en étant en
fait un levier de protectionnisme des pays du Nord. Par exemple, dans le
domaine de l'agriculture, les pays riches avaient promis de réduire les
aides (subventions) aux secteurs agricoles qui permettent ainsi
d'écouler à bas prix leurs surplus . Ils ne l'ont pas fait, et ce au
détriment des agricultures des pays pauvres, qui ne peuvent rivaliser
avec celles des pays riches, tout en étant contraintes par la nécessité
d'adhérer au marché agricole mondial. Ainsi , L'OMC, parangon du
libre-échange, se trouve être un instrument de protectionnisme! .
Le problème de la dette a été évoqué, sa soi-disant légitimité
battue en brèche: le Français, Eric Toussaint, du Comité pour
l'Annulation de la Dette des pays du Tiers Monde, (CADTM), a rappelé que
la dette publique extérieure des Pays en voie de développement
totalisait 2000 milliards de dollars alors que la dette publique des
Etats Unis atteint à elle seule 5000 milliards! La dette totale des pays
riches s'élève à 22.000 milliards de dollars, soit dix fois celle des
pays les plus endettés. L'annulation complète de la dette des pays
pauvres ne représenterait qu'une goutte d'eau (moins de 5%) dans les
finances mondiales et ne ferait courir aucun risque au système financier
global. La dette ne serait-elle qu'un autre levier de contrôle des
économies du Sud par les économies du Nord avec l'appui des élites
locales privilégiées? A Porto Alegre, a donc été évoquée la création
d'un tribunal international pour la juger, avec en ligne de mire son
annulation pure et simple.
Quant au contrôle des flux financiers, le principe d'une taxe
comme la taxe Tobin n'a pas été remis en cause. C'est en 1972, au moment
où le système monétaire international optait pour les taux de change
flottants, que James Tobin, prix Nobel d'économie, proposait de créer
une taxe mondiale sur chaque transaction en devises. De quoi décourager
les spéculateurs, à l'affût des dévaluations et de "fixer" des capitaux
trop "volatils". Son utilisation se ferait au profit du développement ou
de causes humanitaires. Ce projet n' a, jusque là, jamais été mis en
forme. Il devrait resurgir une fois de plus lors de la conférence sur
l'aide au développement qui se tiendra le 22 mars prochain, à Monterrey
au Mexique.
Et à Davos/ New York? Plus de 5000 policiers protégeaient le palace
Waldorf Astoria, où jusqu'à ce lundi 2700 dirigeants politiques et
hommes d'affaires, en majorité étatsuniens, européens (français), (peu
de représentants de l'Asie ou de l'Afrique) évoquent les grands
problèmes du monde actuel.Attentats du 11 septembre obligent, le thème
de la lutte contre le terrorisme et des différentes approches pour le
combattre ont dominé les débats.Le secrétaire d'Etat, Colin Powell, tout
en affirmant que la campagne contre le terrorisme ne faisait que
commencer, a souligné l'importance de traiter les causes de la violence
et du terrorisme. "Le terrorisme se développe là où règnent la pauvreté
et le désespoir", se souvenant sans doute du discours de Truman le 11
mars 1947, où celui-ci dénonçait toute forme de totalitarisme,
sous-entendant le communisme. Il y annonçait alors, un plan d'aide
économique et financière qui allait être connu sous le nom de Plan
Marshall. Est-ce un signe prometteur? Cette approche a été saluée par
les participants européens à cette discussion, tout en révèlant une
certaine impatience vis à vis des Etats Unis, perçus comme faisant
"cavaliers seuls". Le "modèle européen", plus soucieux que le "modèle
anglo-saxon" de justice sociale, gagnerait à ce que l'Europe soit plus
qu'une simple "expression économique". Les EU déploient actuellement
leurs forces sur d'autres fronts que l'Afghanistan, leur budget
militaire vient d'être revu à la hausse par le président Bush, montrant
bien par là qu'ils se suffisent à eux-mêmes, et qu'ils n'ont guère
besoin de leurs alliés de l'OTAN!
A New York, les économistes se sont aussi penché sur les politiques
monétaires, le cas dramatique de l'Argentine étant là pour en rappeler
les failles. "Guère coupable", le fonds monétaire international (FMI),
mais un peu tout de même! Au cours d'un séminaire intitulé "Repenser le
FMI et la Banque mondiale", auquel participaient trois ministres des
finances, deux gouverneurs de banque centrale, de nombreux banquiers et
économistes, les intervenants ont reconnu que le FMI avait des défauts.
Par contre, et on s'en doute, leurs conclusions sur le problème argentin
sont bien différentes de la critique radicale portée au forum de Porto
Alegre. Selon le seul argentin présent, Miguel Kiguel, PDG de la Banco
Hipotecario, "si le Fonds a des responsabilités, l'essentiel du reproche
doit être adressé à l'Argentine elle-même", le Fonds ne saurait être
blâmé d'avoir refusé de poursuivre ses prêts, le gouvernement ne
parvenant pas à équilibrer son budget. Toutefois, le numéro deux du FMI,
Stanley Fisher, reconnaît que le "Fonds aurait dû sonner l'alarme plus
tôt, dès 1998 probablement". Mais l'erreur monétaire est argentine,
celle d'avoir maintenu envers et contre tout, en dépit de la récession
et de la montée de la pauvreté, la parité du peso et du dollar. Ce à
quoi, Trevor Manuel, ministre des finances d'Afrique du Sud a répliqué
que "le FMI est prisonnier de ses gros actionnaires", c'est à dire les
EU. La décision de l'Argentine de lier le peso au dollar n'a-telle pas
été inspirée par les EU?
Les intervenants se sont entendus sur deux points: le FMI, en
commun avec la Banque mondiale, doit faire preuve de plus de
transparence dans ses décisions, et il doit s'inquiéter des conséquences
sociales de ses politiques. Il serait bon qu'ils aient le droit
d'intervenir au nom de l'humanitaire, ainsi que les moyens pour le
faire. Non pas limiter les tâches du FMI, mais accroître son rôle dans
l'économie mondiale.
Si Davos/New York est devenu depuis 32 ans d'existence une
"institution", force est de constater le succès (prévisible) de Porto
Alegre. Outre les grandes figures de la contestation, l'Américaine Lori
Wallach, le malais Martin Kohr, la franço-américaine Susan George, et le
français Bernard Cassen au nom d'Attac, ce sont 2000 mouvements de la
société civile qui ont tenu à prouver, après les violences de Göteborg
et de Gènes, leur crédibilité. Leur slogan rassembleur," Un autre monde
est possible", témoigne que si la mondialisation est irréversible, elle
peut s'opérer autrement que par la "marchandisation ", mais bien plutôt
en préservant la diversité des personnes, des cultures, de
l'environnement et en réduisant les injustices. A Porto Alegre une
société civile mondiale a fait entendre sa voix, qui désormais ne se
taira pas. N'est-ce pas un évènement politique, citoyen-même, dans un
monde où l'économique prime le social?.
Danielle Beaugendre
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